lundi 7 décembre 2009

MA SURYANANDA LAKSHMI

EN PRÉPARATION
Qui était Ma Suryananda Lakshmi?

samedi 5 décembre 2009

QUI ETAIT JEAN HERBERT?

Entretien Jean BiES et Jean HERBERT

Cet entretien a eu lieu à Van­dœuvres, en Suisse, le 13 mars 1974. Jean Herbert est mort le 20 août 1980.

Gandhi, Vinôbà Bhave, Shri Ramakrishna, Swami Vivekananda, Swâmi Ramdas, Shri Aurobindo, Ramana Maharshi, Ma Ananda Moyi... Les « sages de l'Inde contemporaine »... Ces noms sont désor­mais liés à celui de Jean Herbert, sans qui nous ne les connaîtrions que peu ou pas du tout. Des noms qui sont aussi des paroles de vie, des enseignements capitaux, où l'Occident en dérive puise les éléments de l'éternelle sagesse et les possibles d'une humanité future. À ce titre, Jean Herbert n'apparaît pas seulement comme un traducteur ou un vul­garisateur de talent, mais comme un humaniste et un précurseur, à la fois sensible au rapprochement des peuples d'Orient et d'Occident, et soucieux d'une unité mondiale par le haut.

On se trouvait avec lui en présence d'un homme qui avait passé cin­quante ans de sa vie à parcourir l'Asie, à séjourner auprès de ses maîtres spirituels; et la cinquantaine de volumes qu'il a consacrés à l'Orient–dont certains sont de véritables sommes – démontre l'étendue et l'impor­tance de l'enquête. Celle-ci n'est pas une élaboration universitaire abs­traite; elle plonge dans les profondeurs mêmes d'une sagesse toujours vécue, toujours visible – il suffit d'y aller voir en ayant les bonnes adresses –, et propose des solutions éminemment pratiques.

Si les derniers survivants d'une humanité détruite, réfugiés sur une île déserte, avaient le droit de n'emporter que quelques livres à partir desquels reconstruire l'avenir, ne serait-ce pas ceux des « spiritualités vivantes », tels que les a traduits et transmis Jean Herbert ?

Le soldat

Il naît à Paris, en face de la Sorbonne, le 27 juin 1897. Son père, qui enseigna pendant soixante ans à l'École des sciences politiques, et sa mère, également professeur, souhaitaient le voir marcher sur leurs traces. À sa sortie du collège Chaptal, il obtient une bourse pour se pré­parer à l'École normale supérieure, mais la Première Guerre mondiale, qui le trouve en vacances à Édimbourg, vient interrompre ses études. Il reste en Écosse une année encore, enseignant le français au George Watson Collège. Ses études, poursuivies difficilement pendant et après la guerre, portent sur les lettres et le droit à la Sorbonne, le russe à l'École des langues orientales. Mais les circonstances l'avaient très tôt fait renoncer à l'enseignement; dans le secondaire tout au moins (car il devait professer plus tard, pendant dix ans, à l'université de Genève).

Mobilisé en 1915 au premier régiment de zouaves, il est, au bout de quelques mois, transféré dans l'artillerie. Il a l'exceptionnelle respon­sabilité de commander au chemin des Dames, à quelques centaines de mètres des lignes ennemies, la section chargée de contre-battre la

« Grosse Bertha » qui bombardait alors Paris. Ce jeune sous-lieutenant avait dans son poste de commandement une ligne directe avec le minis­tère de la Guerre, qui l'avisait dès qu'un obus tombait sur Paris. Il n'en tomba jamais deux dans la même journée, ce qui lui valut la croix de guerre. Après l'offensive allemande du mois d'avril, ses connaissances d'anglais le font envoyer comme officier de liaison auprès d'une divi­sion anglaise d'artillerie, puis comme conseiller technique auprès d'une division américaine d'artillerie, qui venait de débarquer, et avec laquelle il terminera la guerre.

Mobilisé de nouveau en 1939, il est, pendant un an, à Valence, chef d'état-major d'une unité chargée de former des régiments d'artillerie lourde. Lors de la grande débandade, son chef devait le charger d'emmener vite et n'importe où quelque deux mille recrues alsaciennes qui venaient d'être incorporées et qui, si elles étaient prises par les Allemands, risquaient fort d'être fusillées. Sans argent ni moyen de transport, pratiquement sans cadres, il réussit à les amener en sécurité, toutes sans exception, jusqu'aux Pyrénées. Après quoi, il se démobilise d'office et se réfugie dans une ferme isolée en pleins bois, dans le mas­sif des Maures. Il y restera jusqu'à la fin de la guerre, sans que les troupes allemandes d'occupation ne soupçonnent sa présence. Ces années de retraite lui sont d'une extraordinaire fertilité pour le travail auquel il s'est désormais consacré.

L'interprète

En juin 1917, un épisode inattendu avait en effet, et sans qu'il s'en doutât, décidé de ce que serait sa profession. Il était à Paris en permis­sion de quatre jours lorsqu'on lui offrit d'accompagner à Londres le ministre des Finances, M. Thierry, et le gouverneur de la Banque de France, M. Luquet, qui allaient solliciter un emprunt. Muni en quel­ques heures d'un passeport diplomatique signé du ministre des Affaires étrangères et d'un ordre de mission signé du ministre de la Guerre, il remplit pour la première fois les fonctions d'interprète de conférence en prenant le breakfast avec Lloyd George dans sa résidence de Park Lane. Début d'une carrière qui durera soixante ans.

Rappelé de l'armée pour servir d'interprète aux commissions d'armistice au début de 1919, il avait été tout naturellement de l'équipe d'une douzaine d'interprètes à la conférence des préliminaires de paix qui prépara le traité de Versailles. À la commission des réparations chargée de décider le montant des dommages exigés de l'Allemagne, la décision de la commission fixant cette dette porte sa seule signature.

Entre les deux guerres, il travaillera dans toutes les grandes organi­sations internationales : Société des Nations, Bureau international du travail, sociétés savantes, organisations professionnelles, conférences diplomatiques, Croix-Rouge, congrès de toutes sortes et à tous les niveaux. Il côtoie Clemenceau, Poincaré, Briand, Barthou, Winston Churchill, avant de devenir l'ami de Rolland et de Kazantzakis.

La Seconde Guerre mondiale n'était pas encore terminée quand, dans sa retraite provençale, il reçoit du ministère français des Affaires étrangères un télégramme lui fixant un rendez-vous là la gare Saint-Lazare. Arrivé à Paris, il apprend qu'une grande conférence va se réu­nir à San Francisco pour préparer une Organisation des Nations unies destinée à remplacer la Société des Nations. Il est de l'équipe de quatre interprètes qui en assure le service auprès de Georges Bidault. La langue française y est imposée à l'égal de l'anglais et du russe.

Jean Herbert devient le premier interprète en chef des Nations unies. Commençant avec trois collègues, il en forme rapidement d'autres, si bien que, au bout de deux ans, il a une équipe de quatre-vingts inter­prètes. Mais, président du comité du personnel, il se trouve en conflit permanent avec le secrétaire général, Trygve Lie. Tous deux seront soulagés lorsque Jean Herbert sera transféré à Genève. Il reste sept ans encore aux Nations unies, puis reprend sa liberté, et, comme interprète indépendant, continue de sillonner les cinq continents.

Auteur du Manuel de l'interprète, publié en six langues et utilisé dans toutes les universités du monde, président de l'Association inter­nationale des interprètes de conférence, présidant pendant quinze ans les jurys d'examens des écoles d'interprètes aux universités de Paris et de Trieste, Jean Herbert se charge encore d'une autre tâche. Pour ame­ner les écoles universitaires d'interprètes à s'entraider, il réussit, non sans peine, à les grouper en une conférence permanente, qui tient depuis lors des réunions annuelles. Non content de ce premier résultat, il obtient qu'elles créent et patronnent conjointement une collection de dictionnaires techniques multilingues, qui seront publiés sous sa direc­tion aux éditions Elsevier (Amsterdam). C'est la première fois dans l'histoire que des universités de plusieurs pays différents, Allemagne, Italie, France, Suisse, États-Unis, s'engagent dans une telle collabora­tion (Cette collection, reprise par M. de Smedt, J. Mouttapa, comprend aujourd'hui plus de cent volumes, dont certains ont eu un succès suffisant pour être traduits en de nombreuses langues.)

Le chercheur de vérité

Mais ce ne sont point là les activités les plus importantes de Jean Herbert. De mère catholique et de père protestant, il avait été élevé dans le catholicisme. Après une première communion fervente, son enthousiasme était tombé. Peu d'années plus tard, il avait eu comme professeur de philosophie André Cresson, alors le représentant de l’école positiviste d'Auguste Comte, qui exerça sur lui une forte influence et lui « apprit à raisonner », ce pour quoi il lui est resté toute sa vie reconnaissant.

Cependant, les préoccupations spirituelles et religieuses n'avaient pas tardé à refaire surface. Pendant quelques années, sous la direction de Mme Guetty, il s'était plongé dans la « science chrétienne », y avait exercé comme praticien. Il y trouvait du christianisme une vision plus profonde et plus spirituelle que celle qu'il avait trouvée dans le caté­chisme. Mais il y trouvait aussi le même complexe irritant de supério­rité envers toutes les autres conceptions religieuses.

Un voyage en Turquie lui est, en 1925, une première révélation de l'Orient à travers l'islâm. Il se met ensuite à étudier le bouddhisme. En 1934, une conférence internationale au Mexique lui fournit l'occasion de faire une tournée dans les principaux pays bouddhistes : Japon, Chine, Indochine, Ceylan, Birmanie. Il est profondément déçu d'y découvrir la même intolérance qui l'avait choqué chez les chrétiens. Mais ce voyage est pour lui décisif. C'est qu'en cours de route il fait escale en Inde. Dès l'abord, ce pays le surprend, l'intéresse d'autant plus qu'il a lu et apprécié les ouvrages que Romain Rolland a consa­crés à quelques-unes de ses personnalités spirituelles.

Sans qu'il l'ait cherché, un concours de circonstances l'amène à Pondichéry, dans l'ashram de Shri Aurobindo. Et c'est le coup de foudre. Il rencontre enfin un maître qui allie à une stricte rationalité une étonnante vision métaphysique applicable au quotidien, tout en respectant les autres conceptions. Jean Herbert a trouvé son centre de gravité. Aurobindo non seulement l'accepte comme disciple, et plus tard lui confère l'initiation, mais il le charge de traduire ses oeuvres en français et de les faire publier. Tel est le yoga personnel qui lui est donné, et que le disciple nomme, non sans humour, « le yoga de la machine à écrire ».

De retour à Paris, Jean Herbert rend compte de ce premier séjour à Romain Rolland, qui lui demande d'approfondir l'œuvre amorcée par lui sur la spiritualité hindoue, c'est-à-dire de faire connaître à l'Occident non seulement Aurobindo, mais aussi Râmakrishna, Vive­kananda et les autres guru traditionnels et authentiques de l'Inde moderne. Là est le point de départ de son oeuvre, facilitée par les nom­breux séjours qu'il fait ensuite dans l'Inde – une douzaine, soit un total de trois années –, pendant lesquels Shri Aurobindo lui conseillera d'aller aussi s'asseoir aux pieds des autres sages. C'est ainsi qu'il séjournera à diverses reprises auprès de Ramana Maharshi, Swami Ramdas, Ma Ananda Moyi, Swami Sivananda, et connaîtra Gandhi, Rabindranath Tagore, bien d'autres dont il traduira plusieurs oeuvres.

L'orientaliste

Jean Herbert se heurte d'abord à une totale incompréhension, tant chez les éditeurs que chez les universitaires, qui revendiquaient alors une véritable exclusivité pour tout ce qui concernait l'hindouisme. Pen­dant près de dix ans, il doit s'endetter pour publier à ses frais des livres qu'il colporte ensuite chez les libraires. En 1944 cependant, un article qu'il publie aux Cahiers du Sud, dirigés par Jean Balard, attire l'atten­tion d'André Sabatier, directeur littéraire des éditions Albin Michel, qui lui demande d'écrire un livre sur l'hindouisme. Jean Herbert y met comme condition que cet éditeur publiera aussi les oeuvres des grands sages hindous. André Sabatier accepte, et c'est le début de la collection

« Spiritualités vivantes[i] ». Il convient ici de rendre hommage à Paul Masson-Oursel, le premier universitaire français à comprendre l'importance de ce travail, et qui accepta d'y associer son nom.

Jean Herbert, qui s'est surtout intéressé aux enseignements qu'on peut tirer de la mythologie hindoue, jusqu'ici presque totalement inconnue (ou incomprise), fait cependant une incursion dans le shintô, sur la demande d'un ami japonais, frappé par l'influence qu'exerce sur les Occidentaux l'arrivée des enseignements spirituels hindous. Jean Herbert consacre cinq années à l'analyse du shintoïsme et publie sur ce sujet cinq volumes, la première étude sérieuse jamais faite dans ce domaine.

Le succès obtenu par les livres sur l'hindouisme et le shintô le conduit à inclure dans sa collection des ouvrages émanant des plus hautes autorités de l'ésotérisme musulman, des diverses écoles boud­dhistes et du taoïsme. Il n'est pas exagéré de dire aujourd'hui que ces ouvrages ont véritablement révolutionné l'attitude de l'Occident envers la spiritualité, jusqu'alors insoupçonnée, des autres religions.

Le chêne rouvre

Stature impressionnante d'un grand intellectuel que tout amusait. Œuvre puissante, produit d'une rare capacité de travail, à laquelle trois compagnes ont apporté leur contribution successive. Il y a chez Jean Herbert l'assise, la force obstinée du chêne rouvre. C'est qu'il a sans doute l'art de ne pas se disperser dans l'instant. Ne travaillait-il pas à ses textes dans les cabines d'interprètes, durant les demi-heures de bat­tement entre les séances de travail ?

Je le retrouve dans son chalet de Vandœuvres – il m'y recevra plu­sieurs jours – tapissé de livres, au milieu des sapins. Confort anglais; atmosphère d'étude. Comme tous les êtres vraiment vivants, un être contradictoire : moustaches mode 1930, longs cheveux d'artiste shi­vaïte fumant pipe ou cigare avec délectation, mais capable de s'arrêter de fumer dès qu'il l'a décidé. De surcroît, fin gourmet et tout aussi susceptible d'absorber les plats les moins ragoûtants. Homme d'un hier prophétique, s'intéressant aux mouvements politiques du monde à tra­vers les cours de la Bourse; d'une générosité naturelle, mais raison­née; ayant élu domicile dans les hautes sphères de l'Esprit; ne se départant jamais du bon sens, qu'il tient pour une expression privilé­giée de la sagesse ; pouvant être attentif et tendre, ou dur en amitié, s'il sait qu'il aidera mieux ainsi; grave et sérieux, ses petits yeux pointus, propres à dénuder les textes et les êtres, riant du spectacle des hommes et des choses, avec, dans ce rire, ce grand rire, une grande indulgence. (Shri Aurobindo ne l'avait-il pas surnommé Vishvabhandou, « l'Ami de tous » ?)

On parlerait longtemps de son éclectisme – tout apparent. Ayant expliqué l'hindouisme à un sage soufi qui le lui demandait, l'autre lui dit : «Et vous croyez vraiment à tout cela? – Oui », dit-il. Le sage répliqua : « Alors, vous êtes un vrai musulman ! »

Il ne chante pas très juste, se montre insensible à la poésie et à l'art contemporain, aimerait presque les histoires paillardes. Mais il est pesant des responsabilités humaines que ceux qu'il côtoie lui font tou­jours porter. Sa qualité la plus marquante me semble être celle de l'adaptation à tous les lieux et circonstances : il jeûne, s'il n'y a rien à manger; s'il n'y a pas de chaise, s'assied par terre. Dans sa forêt des Maures, il ne trouvait pour toute nourriture que des lactaires, cham­pignons d'un goût médiocre, mais qu'il juge encore « délicieux »... Enfin, un de ces êtres avec lesquels on se sent bien, parce qu'ils pos­sèdent au plus haut point la chose la plus mal partagée, cette faculté princesse qui a nom intelligence. Esprit d'organisation et de synthèse, rapidité d'élaboration, possibilité d'aller droit au cœur d'un problème, rigueur de la pensée, souci du mot juste, ouverture, respect attentif lui faisant toujours admettre la diversité des points de vue.

Des entretiens que j'ai eus avec Jean Herbert, on lira ici des frag­ments qui résument sa pensée, sans qu'on ait à se perdre dans les sinuosités de l'érudition. Il y manque sa voix modulée et chaude, ses mains, dont il sait jouer. Ce ne sont point là les moindres charmes de sa personne.

JEAN BIÈS : Vous êtes assurément l'homme qui était destiné à livrer à l'Occident le trousseau de clés qui lui manquait, ou qu'il avait perdu, pour sortir d'une prison devenue à beaucoup intolérable. L'enseigne­ment des grands sages de l'Inde contemporaine, comme celui de l'éso­térisme soufi, du bouddhisme zen, du shintô constituent une partie appréciable de ces clés. Vous avez vécu auprès de Gandhi, de Ramana Maharshi, de Shri Aurobindo, votre guru ; vous vous êtes entretenu avec le dalaï-lama. Vous avez fait venir en France Swami Siddhes­warananda, et reçu Swami Ramdas. Pourtant, votre métier d'interprète dans les grandes réunions internationales ne semblait en rien vous pré­disposer à une carrière d'orientaliste...

JEAN HERBERT : C'est cependant l'interprétariat qui m'a donné la faculté de me tourner vers l'orientalisme. La discipline de l'interprète consiste à comprendre un individu et à traduire sa pensée le plus hon­nêtement possible; celle de l'orientaliste, à comprendre et à faire comprendre un groupe d'individus. L'interprète doit s'incarner dans l'orateur et renoncer à sa propre personnalité pour exprimer et devenir l'autre. C'est exactement la même technique que j'ai employée dans mes recherches sur l'Orient, en abdiquant ma personnalité et en ren­dant le plus claires possible les religions orientales.

J.B. : Quel a été votre but, en fondant la collection «Spiritualités vivantes» chez Albin Michel ?

J.H. : Ouvrir l'esprit des Occidentaux aux philosophies orientales. Au début du siècle, les élites spirituelles d'Orient et d'Occident s'igno­raient totalement, ou même se méprisaient dans la mesure où elles soupçonnaient l'existence l'une de l'autre. À peine si les chrétiens parlaient avec condescendance des « mystiques naturelles ». J'ai pensé, encouragé en cela par Romain Rolland, qu'il était utile et urgent de combler un tel vide.

J.B. : N'était-ce pas amorcer un changement de conscience chez cer­tains Occidentaux, et répondre au vœu de René Guénon souhaitant la rencontre de ces élites ?

J.H. : Sans aucun doute. René Guénon a été un grand pionnier à qui nous devons beaucoup. Il a été le premier Occidental à se plonger véri­tablement dans une mystique orientale, pour en retirer les fruits dans la pratique.

J.B. : Ce travail ne se fit pas sans difficultés. Quoique vous ayez pro­fessé à l'université de Genève, en qualité de privas décent, l'enseigne­ment officiel ne vous a jamais soutenu.

J.H. : Cela a changé depuis. Mais je me suis heurté, au début, à une opposition considérable. Les orientalistes ne concevaient pas qu'on aille se renseigner sur l'hindouisme auprès des hindous !... Ils esti­maient en savoir beaucoup plus que les tenants des religions étudiées; ils ne les prenaient même pas au sérieux... Lorsque j'ai envoyé un exemplaire des Commentaires par Shrî Aurobindo de la Bhagavad­ Gîta, à un célèbre professeur qui enseignait l'indianisme au Collège de France, il me répondit en me remerciant : «Je ne comprends pas l'inté­rêt que vous portez à ce commentateur indigène... » Quant aux éditeurs de l'époque – et je les ai tous essayés les uns après les autres –, ils considéraient comme invendables des livres dont les noms d'auteurs étaient imprononçables !...

J.B. : Avant d'en venir à l'Inde, j'aimerais vous demander ce que l'Orient, en général, vous a apporté. Qu'en est-il du bouddhisme ?

J.H. : Devant tant d'anathèmes et de scissions, je ne sais vraiment

plus ce qu'il est. Il existe en fait plusieurs bouddhismes, plus encore que de confessions chrétiennes : tibétain, birman, chinois, cinghalais, japonais. Ses aspects sont très intéressants, mais très différents. Leur seul point commun est de découvrir en soi, à l'aide de certaines méthodes, la nature de Bouddha. Mais je dois dire que j'ai trouvé dans les ouvrages du professeur Suzuki sur le zen une extraordinaire source d'enrichissement... Je suis, comme vous le savez, à l'origine de l'intro­duction du bouddhisme zen en Occident, et si je ne l'ai pas pratiqué moi-même, à la différence d'autres voies, je sais qu'il fait beaucoup de bien à ceux qui s'y sont engagés. L'immobilité, le silence, surtout dans un monde agité comme le nôtre, ne peuvent que procurer ce bien-être; à plus forte raison, s'ils sont assortis de diverses techniques.

J.B. : Et le shintô?

J.H. : Plus qu'une religion, le shintô est une conception de la vie fondée en particulier sur le culte des ancêtres et le sens de l'honneur. Il imprègne de sa noblesse tout un peuple, même si, pour beaucoup de Japonais, ses enseignements sont si évidents qu'il est inutile de les expliquer. Comme le christianisme continue d'imprégner même les agnostiques de chez nous. Mais il ne peut être pratiqué que par les Japonais, en tant que descendants des dieux primordiaux du Japon... Du shintô j'ai tiré un grand principe : «Ici et maintenant. »

J.B. : Quelle est selon vous, et d'une façon toute générale, la meil­leure clé que nous a léguée l'Orient, celle qui peut le mieux nous aider à comprendre ?

J.H. : La clé de la continuité. Tandis qu'en Occident, nos recherches scientifiques nous conduisent à des fragmentations, des subdivisions, des oppositions croissantes, l'Orient nous apprend la continuité de toutes choses, l'enchaînement ininterrompu des événements; la conti­nuité entre l'homme et la nature, entre les différents règnes, entre l'homme et Dieu, entre les différentes espèces d'hommes; la continuité entre les plans matériels et subtils; la continuité de l'espace et celle du temps; un immense ensemble où tout se coordonne et s'harmonise.

J.B. : La tradition hindoue reste celle qui vous a le plus marqué. Mais il est une double objection que l'on entend souvent de la bouche même me de ceux qui admettent la valeur de sa « spiritualité », et qui peut se résumer en ces termes : comment admettre l'immense misère de l'Inde, et comment le pays de la non-violence a-t-il pu se doter de l'arme atomique?

J.H. : Ce sont deux questions différentes. Puisque les hindous ont toujours consacré une grande partie de leur énergie aux disciplines spi­rituelles de leur religion, il leur en est resté beaucoup moins pour se consacrer à l'amélioration de leur sort matériel. Il en aurait été de même pour les chrétiens s'ils s'étaient consacrés à appliquer les ensei­gnements de l'Évangile. Quant à la bombe atomique, Gandhi a dû se retourner dans sa tombe, si j'ose dire. Elle est le résultat naturel de la politique nationaliste et impérialiste suivie par les gouvernements du Pandit Nehru et de sa fille.

J.B. : Autre objection. En admettant que la première moitié de ce siècle ait offert une magnifique floraison de sages, en est-il de même aujourd'hui ? Et peut-on envisager s'engager sans guru dans une voie ?

J.H. : Je rappelle à ce propos la parole de Ma Ananda Moyi : « Tous les hommes, toutes les choses de ce monde sont mon guru. » Cela rejoint la notion d’uppaguru, des maîtres temporaires et secondaires, inconscients de leur rôle – humains, animaux, événements –, qui, par leur parole ou leur comportement, peuvent nous enseigner quelque chose, à tel moment du chemin.

J.B. : Mais cela exclut toute initiation... Qu'est-ce, d'abord, que l'initiation?

J.H. : L'idée que je m'en fais réside en ceci : premièrement, le maître indique au disciple la voie à suivre; deuxièmement, il lui inspire le désir de s'y engager; troisièmement, il lui donne la force et les conditions pour continuer. Le rite lui-même s'accompagne de la trans­mission d'une formule et d'une force spirituelle. Mais mieux vaut répé­ter un mantra avec ferveur et constance sans avoir été initié, qu'avoir été initié à un mantra et l'oublier.

J.B. : Je voudrais vous demander quelle est la vision du monde que l'Orient, l'Inde en particulier, vous a donnée, ainsi que l'attitude de vie qu'elle vous a inspirée.

J.H.: L'Orient m'a beaucoup apporté, m'a ouvert l'esprit, tout en me rattachant à mes propres racines, en en éliminant ce qui me cho­quait, à commencer parle complexe de supériorité, tout à fait injustifié, des Occidentaux. Ceux-ci s'imaginent que ce qui est vrai dans leur pays sur les plans moral, social, religieux, etc., doit l'être pour tout le reste de l'humanité. Il m'a enseigné à respecter toujours l'opinion d'autrui, à ne jamais vouloir lui imposer ma façon de voir. Tout être a quelque chose à nous apprendre... Le bon sens aussi, auquel ne cessent de se référer les Orientaux... Je crois aujourd'hui davantage à la conti­nuité sous différentes formes qu'aux étiquetages, oppositions, exclu­sives. Dans le déroulement du jeu divin, il n'y a rien de vraiment et de définitivement tranché. Où se trouve la frontière entre le normal et l'anormal, l'énergie et la matière, la vie et la mort, le bien et le mal ?... Deva et asura, dieux et démons, sont simultanés. Les dieux triomphent des démons, mais perpétuellement, jamais définitivement. Sans cette lutte, rien ne pourrait exister en dehors comme au-dedans de nous. Toutes les dualités ou pluralités se résolvent en une unité supérieure où chacune se situe à sa place, sans aucune possibilité de conflit.

J.B. : On pourrait de même demander : sans Judas, que devient le christianisme ?, ou affirmer : sans Kali-yuga, point de Satya-yuga À ce propos, qu'en est-il des dates finales de l'« Age sombre » ?

J.H. : Nul n'en sait rien... Mais c'est insensiblement que l'on passe d'une mer chaude à une mer froide, et inversement.

J.B. : Il est cependant incontestable qu'il y a dans l'humanité actuelle un terrible instinct suicidaire.

J.H. : Nous sommes évidemment dans une période de l'histoire où les forces du mal prennent des proportions de plus en plus affolantes. Il est fantastique, d'autre part, de voir la quantité d'énergie que cette humanité gaspille à regretter le passé et à craindre l'avenir. Pour l'Inde, tout est voulu par Dieu. Swami Ramdas disait que si, dans un naufrage, tout le monde périt, sauf moi, c'est la volonté de la Providence, mais que si tout le monde est sauvé, sauf moi, c'est aussi la volonté de la Providence. Il faudra, ou bien que l'humanité disparaisse, ou bien que l'on fasse un rétablissement spectaculaire. Mais c'est précisément lorsqu'on touche le fond qu'on peut le mieux rebondir... Shri Auro­bindo n'est pas du tout catégorique sur ce que nous, hommes, devien­drons. Dans la Vie divine, il écrit que la possibilité est offerte à l'homme d'évoluer au-delà de ce qu'il est actuellement, mais qu'il est également possible que l'homme ne soit pas l'instrument divin, qu'il y ait une limite prédéterminée à sa puissance progressive, et que, de même qu'il a détrôné les autres espèces terrestres, un autre être le rem­place... A côté de l'effort auquel nous sommes conviés, les questions de datation du Kali-yuga ont peu d'importance.

J.B. : Je suppose qu'une des autres grandes leçons de l'Inde a été pour vous la tolérance.

J.H. : Cette tolérance qui exige de tolérer même l'intolérance !... Mais je préfère dire le respect. C'est le respect qui, en Orient, m'a ouvert toutes les portes. Il est regrettable que, chez nous, toute « Église » veuille convaincre de sa vérité comme étant la seule digne d'être imposée. L'autre agit différemment de moi, mais il agit selon le rôle qui lui a été confié. Vous devez le respecter autant qu'il doit vous respecter.

J.B. : Cela nous conduit à la question des darshana, des «points de vue».

J.H. : Ce sont des explications différentes, non contradictoires, d'un même phénomène, d'une même vérité... Photographiez une forêt, un arbre, une coupe histologique de l'arbre, un atome du tissu ligneux, vous photographierez toujours la même chose. Il n'y a vraiment pas de quoi se quereller – ce qu'ont oublié chrétiens, musulmans et boud­dhistes !... J'ai vu, un jour, au bord du Gange, une femme vêtue de hail­lons, qui déchirait à longueur de temps du papier en petits morceaux. Du point de vue de la science moderne, cette femme eût passé pour folle. Mais le vieux Swami, docteur en philosophie, qui m'accompa­gnait, me déclara très sérieusement : « C'est une grande Incarna­tion !... »

J.B. : Les mythes et les rites... Ces deux notions reviennent souvent dans vos livres. Que pouvez-vous nous en dire encore ?...

J.H.: J'ai acquis la conviction que la mythologie est le fondement même me de l'hindouisme, et que les textes qui ont suivi sont déjà des exégèses, des mentalisations. Tous les mythes relatant les étapes du passage de l'Absolu à la différenciation, les modes de manifestation des guna, les divers avatara de Vishnu, les shaki symbolisant la puis­sance de manifestation des dieux, sont d'une importance capitale.

J.B. : Quelle définition donneriez-vous du mythe ?

J.H. : Le mythe relate une interaction entre des forces déterminées, susceptibles de se dérouler à plusieurs niveaux : métaphysique, cos­mique, psychologique, yogique.

J.B. : Vous avez vous-même proposé dans Le Yoga de l'amour une très suggestive interprétation du mythe de Krishna, en étudiant succes­sivement la lutte contre les obstacles à l'union avec le Divin, la des­cription de l'état d'union, et le comportement, dans la vie quotidienne, de celui qui est parvenu à l'union.

J.H. : Cette étude m'a occupé une vingtaine d'années.

J.B. : Et a trouvé l'assentiment des meilleurs pandits de l'Inde... On assiste, au contraire, dans le christianisme actuel, à un effort acharné de démythification tendant à vider les mythes de l'Ancien Testament de leur valeur spirituelle, et à ravaler le Nouveau à un manuel de morale sociale.

J.H. : En effet. Alors qu'il existe dans la Bible des mythes fort inté­ressants – je pense en particulier au Livre de Daniel –, et que chaque mythe contient des étages de significations qu'il faudrait déchiffrer minutieusement.

J.B. : Ne doit-on pas déplorer en même temps la dégénérescence des rites en Occident ?

J.H. : Le ritualisme est, lui aussi, très important. Il constitue une aide considérable, nullement méprisable, sans rapport avec les superstitions. Pour l'hindou, il n'est pas de pensée, d'acte, d'événement, au cours de sa journée et de sa vie, qui ne s'accompagne de rites plus ou moins compliqués. Chaque ensemble de rites se rattache à une variété de yoga, est d'une efficacité éprouvée, consacrée. Pour ne prendre qu'un exemple, tous les hindous savent que le japa, la répétition du nom d'un dieu de son choix, permet d'assimiler les qualités du dieu ainsi évoqué.

J.B. : Le christianisme oriental a gardé ce sens ritualiste. Au japa correspond la « prière du cœur ». Mais, en Occident, les rites ont été de plus en plus incompris et simplifiés.

J.H. : Je dirais qu'il y a sûrement beaucoup trop de dogmes et pas assez de rites.

J.B. : Ces dogmes qui étouffent, alors qu'il « existe, disait Vivekananda, autant de religions que d'individus ».

J.H. : Certainement... Le dogme entretient la hantise de l'hérésie. Dans le christianisme occidental, dès qu'un grand mystique apparaît, on craint pour lui et pour tous qu'il verse dans l'hérésie; on le chambre, on le cache. En Orient, quand un sage apparaît, on se préci­pite pour recevoir son enseignement.

J.B. : Les chrétiens ont coutume de considérer le monothéisme comme supérieur au polythéisme, et d'opposer le Christ, Fils unique de Dieu, aux Avatara mythologiques de l'Inde.

J.H. : Toutes les religions sont à la fois monothéistes et polythéistes. Chacun choisit l'aspect du Dieu unique qui lui convient le mieux. Le Dieu du «Notre Père », le Sacré-Cœur de Jésus, l'Enfant dans la crèche, le Christ en croix, le Ressuscité sont cinq manifestations dif­férentes du même Dieu. Les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allâh pré­sentent au musulman plusieurs aspects de son Dieu. Il en est de même chez les hindous, où Dieu apparaît comme père, mère, enfant, ami, amant, etc.

J.B.: L'hindouisme considère de toute façon le christianisme comme une des grandes traditions de l'humanité.

J.H. : Oui, mais le Christ lui-même n'a jamais déclaré qu'il était l'unique Fils de Dieu. Ce sont les théologiens qui sont venus ensuite tout brouiller avec des mots et des concepts, ont bâti des théologies, scindé les choses, suscité des conflits.

J.B. : Une autre pierre d'achoppement est le problème de la transmigration. Dans quelle mesure cette dernière est-elle littérale, et de quelle façon, symbolique ?

J.H. : Si elle est admise sans réserve comme évidente chez tous les hindous (comme pour les chrétiens, l'existence de l'âme), elle est comprise et expliquée dans l'Inde à beaucoup de niveaux différents. D'ailleurs, le Christ, s'il n'a pas parlé de transmigration, n'a jamais dit non plus qu'elle n'existait pas. Elle est en tout cas une excellente hypo­thèse de travail. Ramakrishna disait : «Les vies successives existent, mais elles ne sont pas ce que vous croyez... »

J.B. : Beaucoup s'étonnent que vous ne vous soyez pas converti à l'hindouisme, sans penser qu'il faut y être né, et que l'hindouisme est moins une religion qu'une philosophie.

J.H. : L'hindouisme, à ce titre, ne fait aucun prosélytisme; il s'applique à rendre chacun meilleur dans sa propre voie. Il a pu contri­buer à faire de moi un meilleur chrétien. Les hindous assurent que la voie du Christ se suffit à elle-même. Comme Gandhi, j'estime d'ail­leurs dangereux, sauf exceptions, de se « convertir » à une autre reli­gion. On ne peut faire abstraction de son atavisme psychique et cultu­rel. Je n'ai, pour ma part, jamais cessé d'être chrétien.

J.B. : Tagore a bien rappelé aux chrétiens qu'avec les Béatitudes et la prière de saint François d'Assise ils n'avaient même rien à envier à l'Orient. Swami Siddheswarananda ajoutait saint Jean de la Croix.

J.H. : Il est légitime de comparer sans honte la richesse de nos tradi­tions à celle de l'Orient. Renoncer à ces trésors serait une perte indéniable. L'Orient n'est pas là pour les détruire mais pour les raviver. Ce que les spiritualités orientales nous permettent, c'est d'approfondir la religion dans laquelle nous sommes nés. Elles offrent en outre des techniques qui, à ma connaissance, n'existent pas dans le christia­nisme, et qu'il est tout à fait possible de leur emprunter; ce que fait d'ailleurs l'Église catholique.

J.B. : Puisque les yogas ne sont liés à aucune confession particulière, quelle sorte de yoga préconiseriez-vous aux Occidentaux ?

J.H. : Pour répondre à cette question, il convient d'abord de savoir la nature des Occidentaux. Parce qu'ils sont « physiques » et « vitaux », le hatha-yoga peut grandement les aider, à condition d'être dirigés par un maître parfaitement compétent, et de procéder à des ajustements. Les attitudes du hatha-yoga facilitent la circulation et la respiration, dégagent les courants nerveux, décongestionnent les centres psy­chiques, transforment profondément l'être anatomique, physiologique et psychologique. Mais parce que les Occidentaux sont aussi hypermentalisés, je leur conseillerais parallèlement de satisfaire leur curio­sité intellectuelle en se plongeant dans l'étude du jnana-yoga, qui leur offrira un système métaphysique cohérent et répondra à leurs ques­tions. Ce sera une bonne opération de nettoyage mental... Et enfin, parce que les Occidentaux sont aussi des actifs et des affectifs, j'ajou­terais un mélange de karma et de bhakti-yoga : l'un pour satisfaire à leur besoin de faire du bien à autrui, mais en restant détachés des «fruits de l'action », l'autre, à leurs aspirations religieuses. La nature de chacun détermine évidemment les choix et les dosages. Mais le karma-yoga concerne plus particulièrement les Occidentaux en leur rappelant que l'homme a droit à l'action, mais pas à ses conséquences, bonnes ou mauvaises.

J.B. : Christianisme et yogas, inspirés de maîtres authentiques... Mais n'y a-t-il pas, aujourd'hui, avec le déferlement des sectes de tout genre, un grave danger pour les gens non avertis, non formés, les jeunes en particulier; et cette pseudo-spiritualité n'est-elle pas en fait l'arme la plus subtile de la subversion, ce que d'aucuns appellent la « contre-initiation »?

J.H. : Il faut reconnaître que quelques sectes font du bien à certains de ceux qui s'y sont rattachés. Penser à autre chose qu'à la matière, observer des moments de silence, avoir un idéal spirituel est toujours bénéfique. Mais beaucoup de ces sectes font aussi du mal en engageant des gens sur des voies extrêmement dangereuses. Il ne faut pas s'y ral­lier en renonçant au bon sens et à la discrimination.

J.B. : Comment distinguer un maître authentique d'un faux maître?

J.H. : La lecture des vrais maîtres y aide déjà beaucoup. Il faut ensuite observer, apprécier à sa valeur le maître rencontré. Le vrai maître ne cherche jamais d'argent, n'exerce aucun « pouvoir », ne cherche pas à attirer les disciples.

J.B. : L'Inde se heurte à d'énormes problèmes socio-économiques, le Japon a opté pour le matérialisme producteur et consommateur, la Chine est toujours à l'heure du communisme. De son côté, l'Occident se débat dans une crise financière, morale, intellectuelle et spirituelle qui paraît à certains le signe de sa fin. Peut-on croire, après cela, à une Sainte Alliance de l'Orient et de l'Occident?

J.H. : Je crois que l'Occident peut recouvrer un peu de l'équilibre qu'il a perdu en s'inspirant de l'Orient. Et que l'Orient, sans pour autant renoncer à ses richesses spirituelles, peut améliorer son sort en adoptant certaines des découvertes et des inventions de la science et de la technique occidentales... L'Inde a encore sûrement beaucoup de res­sources cachées. On n'imagine pas combien elle reste un pays secret... Ce n'est qu'au terme de mon quatrième séjour chez des amis de Béna­rès qu'on me fit visiter un temple souterrain dans cette ville, dont on ne m'avait jamais parlé jusque-là !

J.B. : Et il s'y passe encore d'étranges choses... Je ne sais quel crédit vous accordez à l'anecdote suivant laquelle Ma Ananda Moyi alluma le feu sur les autels brahmaniques en prononçant le nom d'Agni 2... Puis-je vous demander si vous avez été vous-même témoin de faits de ce genre ?

J.H. : Personnellement, je n'ai jamais cherché à voir de tels phéno­mènes, même lorsque se présentaient des occasions valables. Ce qui est sûr, c'est qu'en Inde la limite entre le possible et l'impossible n'est pas la même que chez nous. Il s'y passe quantité de choses que la science occidentale, à son stade actuel d'évolution, n'est pas à même d'expliquer. Je suppose qu'un jour elle le fera, et que nous ne qualifie­rons plus de miracles ce qu'aujourd'hui nous ne comprenons pas. Il y a moins d'un siècle, la télévision aurait été pour la science occidentale un miracle.

J.B. : Cela m'amène aux maîtres spirituels dont vous avez traduit les enseignements... Gandhi, qui reste le plus connu, en Occident, des grands hindous modernes, en fait-il partie ?

J.H. : Gandhi a toujours refusé d'être considéré comme un maître spirituel. Je l'ai personnellement connu, et je l'admire, naturellement; mais il est, avant tout, un moraliste rigoureux. Il mêlait la morale et la politique; il agissait, mais en abandonnant les conséquences à Dieu, C'est-à-dire qu'il pratiquait le karma-yoga. Ce qui ne pouvait qu'entraî­ner un dialogue de sourds avec les Anglais.

J.B. : D'un genre tout différent était Râmakrishna, puisqu'il est considéré comme un Avatara. En quels termes pourrait-on définir cette figure et son rôle ?

J.H. : De son enseignement, on a surtout retenu : « Toutes les reli­gions mènent à Dieu », ce qui est une affirmation classique dans les textes sacrés hindous. Mais il en a apporté une confirmation pratique par son expérience personnelle.

J.B. : J'aimerais vous demander encore ce qui vous a le plus frappé chez les sages hindous.

J.H. : Essentiellement trois choses. D'abord, leur regard, tout dif­férent de celui des autres hommes. On a établi la même différence entre le regard humain et le regard bovin. Certains de ces regards vous transfigurent... Ensuite, la connaissance directe qu'ils ont de l'ensemble de ce qui existe. Ils ne sont pas omniscients, ni érudits; ils peuvent même ignorer beaucoup de choses. Mais expliquez-leur une chose qu'ils ignorent, ils la situeront dans la totalité, vous expliqueront son origine, son développement, ses aboutissants. Cela est très impres­sionnant... Et enfin, leur joie de vivre. Non pas une joie bruyante, mais intérieure. D'où le rayonnement extraordinaire de ces êtres, même immobiles et semblant ne rien faire, ne pas s'occuper de ceux qui sont autour d'eux. Ainsi Ramana Maharshi, qui résolvait les questions avant qu'on les lui pose.

J.B. : Cette joie n'était-elle pas aussi celle de Swami Ramdas'?

J.H. : Swami Ramdas était le « petit enfant» de l'Évangile, par son rire, sa gentillesse, sa simplicité. Mais quand on lui posait une question ardue de métaphysique, il y répondait, comme un petit enfant, et d'une façon définitive !

J.B. : De tous les messages de l'Inde contemporaine, celui de Shri Aurobindo est de beaucoup le plus important pour vous.

J.H. : J'ai découvert l'âshram de Shri Aurobindo en 1934. Je n'avais jusqu'alors même pas entendu son nom. Or, j'ai découvert en lui un homme qui m'a passionné et dont les oeuvres m'ont aussitôt paru d'une importance capitale.

J.B. : N'avez-vous pas été tenté de demeurer près de lui, à Pondi­chéry ?

J.H. : Si !... Mais Shri Aurobindo me dit que ma place était en Europe. Il voulait que je fasse connaître au public francophone son message et celui des maîtres orientaux. Et aujourd'hui, son nom se répand énormément parmi les jeunes, les éducateurs, les psychologues, dans toutes sortes de milieux.

J.B. : N'a-t-on pas reproché aux traductions de ses textes de compor­ter des inexactitudes ? Correspondent-elles parfaitement à ce qu'a écrit Shri Aurobindo ?

J.H. : Toutes les traductions françaises faites du vivant de Shri Auro­bindo lui ont été soumises et ont été approuvées par lui personnelle­ment. Celles faites plus tard ont été soumises à ses disciples les plus proches et approuvées par eux. Dans un cas comme dans l'autre, les rares corrections proposées ont toutes été incorporées, sous réserve, parfois, de corrections grammaticales.

J.B. : On a comparé, sans exagération, Shri Aurobindo à Platon. Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans sa pensée ?

J.H. : Il avait une vaste culture occidentale, savait le latin et le grec, l'anglais, le français, l'allemand; il lisait de nombreuses revues scientifiques, mais il savait aussi le sanskrit et connaissait parfaitement les Écritures de l'Inde. Cela donna lieu non à un oecuménisme quelconque, mais à une puissante synthèse de tout ce qui l'avait précédé aux niveaux scientifique, religieux et métaphysique. Shri Aurobindo est arrivé à la conclusion qu'à partir de la base actuelle il était possible et même inévitable que la vie sur la terre continue d'évoluer. Il n'y a pour lui aucune raison de penser que l'évolution, à partir de la matière, de la vie et du mental, soit terminée; l'homme n'en est pas le point final. Aurobindo annonce la descente sur terre d'un plan « supramental,», dont il estime que le moment est proche.

J.B. : La fin du cycle actuel est marquée par l'apparition du Kalkin­avatâra, représenté sous la forme d'un cheval blanc. (C'est aussi sur un cheval blanc que doit venir le Christ du second Avènement.) Ne peut-on pas penser qu'il correspondrait à l'apparition d'un nouveau plan de conscience, celui-là même qu'Aurobindo nomme le supramental?

J.H.: On peut le penser, en effet.

J.B. : Auroville vous apparaît-elle comme un tremplin d'où s'élan­cera une nouvelle humanité ?

J.H. : Je n'ai personnellement jamais vu en quoi cela pouvait avoir un rapport quelconque avec l'enseignement de Shri Aurobindo. Il n'en est nulle part question dans son oeuvre.

J.B. : Quelle est la véritable raison qui vous a fait rester fidèle à' Aurobindo ?

J.H. : C'est que, lorsque je lui ai demandé : « Vous estimez-vous le révélateur de la Vérité ultime? », Aurobindo s'est mis à rire et m'a répondu : « D'autres viendront après moi, qui iront plus loin que moi!..»

J.B. : Une dernière question, toute personnelle. Avez-vous un secret, Jean Herbert – yogique ou autre –, ou du moins des habitudes de vie vous permettant, né en 1897, d'avoir les allures, l'esprit et les capacités de travail d'un homme de soixante ans ? Est-ce seulement question de nature, de destin ?

J.H. : Aucun secret. Mais j'ai l'impression que Shri Aurobindo, en me donnant l'initiation, m'a donné toute la force dont j'aurai besoin, et aussi longtemps que nécessaire, pour m'acquitter du travail dont il m'avait chargé.


L'ORIENT DE L'AME

Entretient entre Jean HERBERT et Nouvelles Clés :


Pour l’intégralité de cette entretient entre Jean Herbert et nouvelles clés :

L’Orient de l’âme

http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=574

Jean Herbert (1897-1980), imposant personnage aux multiples vies, orientaliste, fondateur des collections "Spiritualités vivantes" chez Albin Michel, interprète de conférences internationales (O.N.U), directeur de collections de dictionnaires techniques, toutes ces vies orientées dans un seul but : aider les gens à se comprendre, plus encore à se respecter mutuellement. Remercions Josette Herbert qui nous a remis ce montage d’entretiens effectués peu avant sa mort.


Nouvelles Clés : Jean Herbert, par quoi avez- vous commencé : par l’élude des spiritualités orientales ou par l’interprétation ?

Jean Herbert : Par la guerre (celle de 1914-18). J’étais alors un très jeune officier de liaison et conseiller technique auprès de l’artillerie américaine parce que je savais l’anglais grâce à mon père qui l’a enseigné à l’Ecole des Sciences Politiques à Paris pendant 60 ans. Il était tout naturel qu’un tel exemple me conduise à préparer une licence d’anglais. C’est à l’occasion d’une permission que j’ai fait partie d’une mission à Londres composée de 4 représentants français présidée par le Ministre des Finances (1917). Dès notre arrivée, un breakfast réunissait à la table de Llyod Georges. Ce premier déjeuner international m’a permis d’effectuer ma première interprétation politique.

N. C. : Suivie de bien d’autres ?

J. H. : Suivie surtout des négociations d’armistice, puis de la Conférence de la Paix qui a préparé le Traité de Versailles où je me suis retrouvé interprète. Lorsque je suis revenu à mon unité, mes camarades n’y croyaient pas. J’y ai cru personnellement et j’ai continué dans cette voie. J’ai travaillé dans bien d’autres organisations, dans bien d’autres institutions internationales où je me suis aperçu que dans toutes ces réunions internationales, il était extrêmement difficile de s’entendre pour la raison bien simple que les gens qui représentent soit des Etats, soit des organisations, soit des groupes ethniques ou autres ne se réunissent que lorsqu’ils sont en désaccord ou lorsqu’il y a un conflit ouvert ou latent. Avec cette conséquence qu’en face des oppositions d’intérêts, chacun cherche à faire triompher son point de vue, à défendre ses intérêts au préjudice des autres. Or c’est incontestablement la discipline de l’interprète qui m’a donné la faculté de faire ce que je fais en matière d’orientalisme car cette matière, comme l’interprétariat, se consacre à la découverte et à l’explication de l’être humain. Et en même temps, on recherche l’établissement des relations humaines, s’efforçant d’en justifier la nécessité.

N. C. : Un rapport existe donc entre l’orientalisme et le métier d’interprète.

J. H. : En fait, il y en a deux. Il y a d’abord un rapport en ce qui concerne la substance ou l’intention générale, tâcher de permettre aux gens de bien s’entendre entre eux afin qu’ils ne passent pas leurs temps à se quereller sinon à se battre ; et il y a aussi un rapport dans la forme ou plutôt dans la formation professionnelle. S’il est consciencieux et compétent, l’interprète de conférence doit faire abstraction de sa propre personnalité et se mettre dans la peau de l’orateur qu’il est appelé à traduire. Il doit être absolument passif, comme un disque vierge, pour recevoir, imbiber, assimiler ce que dit l’orateur et, en même temps que cette passivité, il doit avoir une activité extraordinairement intense et rapide pour transposer ce qu’il a entendu et pour l’exprimer à son tour de façon claire, parce qu’un véritable interprète ne se borne pas à traduire des mots, il doit faire passer, sans le déformer, le massage que voulait faire passer l’orateur. C’est précisément cette double attitude qui m’a permis d’étudier aussi les religions orientales, en essayant de les comprendre passivement, en abdiquant ma propre personnalité, en m’y plongeant sans aucun esprit critique et ensuite en essayant de les rendre avec autant de clarté possible, comme les gens qui les pratiquent veulent qu’elles soient décrites. D’ailleurs l’interprétation est la plus grande université. A l’université, vous pouvez avoir un bon maître ou deux. En tant qu’interprète, vous en avez un nombre illimité puisque vous travaillez pour les plus grands spécialistes dans tous les domaines.

N. C. : Quel motif vous a poussé dans l’étude de la spiritualité orientale ?

J. H. :J’ai toujours été assez préoccupé de questions spirituelles. J’ai cherché longtemps dans le cadre du Christianisme (mon père était protestant et ma mère catholique), puis de la Science chrétienne qui m’a beaucoup attiré parce que ses fondateurs ne s’appuyaient pas sur les dogmes habituels du Christianisme mais faisaient appel à l’expérience personnelle comme preuve. Je m’y suis plongé avec enthousiasme parce que je recherchais justement une voie où la logique formelle n’aurait plus à intervenir du tout.

Mais j’y ai trouvé certaines choses qui me gênaient, en particulier ce complexe de supériorité et cette intolérance en face de gens qui appartiennent à d’autres religions ou à d’autres croyances. La curiosité m’a poussé à chercher si, dans les autres grandes religions, il en était de même, ou si au contraire il y avait des groupes religieux qui, tout en se livrant à une recherche spirituelle très authentique et très intense, considéraient non seulement avec tolérance mais avec respect les autres systèmes, les autres modes de cette recherche.

N. C. : Quand et à quelle occasion avez-vous pour première fois découvert l’Asie ?

J. H. :J’ai découvert d’abord l’Islam en allant faire un voyage en Turquie en 1925.

Cette découverte d’un pays en-dehors de la Chrétienté a été pour moi une véritable révélation.

Ce contact avec l’Islam - il en aurait été de même avec n’importe quel autre pays en dehors de la Chrétienté d’ailleurs - m’a fait réfléchir et m’a amené à faire une distinction que je n’avais jamais pensé à faire auparavant entre d’une part ce qui était une vérité française, une vérité européenne, une vérité chrétienne, et d’autre part une vérité véritablement humaine, c’est-à-dire vraie pour toute l’humanité. C’est une chose à laquelle beaucoup de gens n’ont sans doute jamais pensé, qui s’imaginent que ce qui est vrai sur le plan moral, social, religieux... etc, dans leur pays doit l’être aussi pour tout le reste de l’humanité. Et précisément, cette plongée dans un pays musulman m’a permis de saisir cette différence qui, je crois est capitale. Pourquoi une coutume qui est considérée comme respectable chez nous devrait- elle l’être aussi dans tous les pays, pourquoi ce qui semble blâmable chez nous devrait-il l’être nécessairement dans tous les autres pays ?

N. C. : À quelle époque avez-vous commencé à vous intéresser plus précisément aux sages de l’Orient ?

J. H. :C’est vers 1930 que j’ai commencé à m’intéresser à l’Orient et à étudier les religions orientales pour vois ce qu’elles avaient à donner. J’ai découvert l’Asie d’abord dans des livres en étudiant les textes sacrés bouddhiques qui me paraissaient le plus accessible. Lorsque l’occasion s’est présentée en 1934, j’ai décidé d’aller voir des pays bouddhiques mais j’ai été terriblement déçu de trouver là également intolérance et complexe de supériorité.

N. C. : Et l’Hindouisme, comment y êtes-vous arrivé ?

J. H. : Par hasard, ou plutôt pour des raisons que j’ignore tout simplement - au fond, c’est cela, le hasard et je dois dire en passant que ma carrière toute entière a été guidée par les circonstances sans que jamais je ne force en rien le destin. J’avais rencontré à San Francisco un moine de religion hindoue qui m’avait beaucoup intéressé et qui m’avait donné quelques livres, de Vivekananda entre autres, que j’ai lus sur le bateau en allant au Japon où j’ai un peu circulé, en Chine aussi. Le hasard au périple m’a amené ensuite dans l’Inde. C’était un pays qui ne m’intéressait pas à priori. Mais j’ai pensé aux conseils du moine de San Francisco ; j’ai débarqué à Calcutta et pris contact avec la Mission Râmakrishna où j’ai découvert une attitude qui m’a plu énormément, où précisément l’Hindouisme m’a accroché par sa catholicité absolue.

N. C. : Vous avez été touché par la grâce ?

J. H. :Si vous voulez, dans l’Hindouisme j’avais trouvé ce que je cherchais. C’est une religion qui n’a pas de dogmes, on peut croire tout ce qu’on veut et, par conséquent, on n’a pas de raison de ne pas respecter quelqu’un qui croit autre chose que ce que l’on croit soi-même, tout en offrant une possibilité de recherche spirituelle extrêmement intense. Puis je me suis souvenu qu’une amie française m’avait recommandé de prendre contact avec un musicologue bengali tout à fait remarquable. Il habitait Pondichery .J’y suis allé et ai trouvé un chanteur musicien qui est devenu un très grand ami. Il vivait dans l’ashram de Shrî Aurobindo dans le sud de l’Inde. J’ai commencé à lire quelques plaquettes de Shri Aurobindo ou sur lui. C’est à ce moment précis que j’ai eu le coup de foudre. Pour la première fois de la vie, je trouvais quelqu’un qui combinait une expérience mystique extraordinaire et une rationalité cartésienne impeccable. J’avais connu de grands savants cartésiens dont la logique ou la pensée me convenait j’avais connu également quelques grands mystiques, mais jamais les deux réunis en la même personne.

Je suis revenu l’année suivante (1935) enthousiaste à l’idée d’apprendre à méditer pendant des journées entières...

N. C. : Et il vous a "collé à votre machine à écrire".

J. H. : Exactement. Aurobindo m’a demandé de traduire ses commentaires sur l’"Isha Upanishad". J’avais une machine à écrire et je me suis mis au travail. Tout d’abord je ne comprenais pas pourquoi il ne me jugeais pas digne de méditer, mais il avait vu ce que je devais faire. Cette année-là Aurobindo m’a accepté comme disciple. Il m’a d’abord donné le nom de "Vishvabandhu" (l’ami de tous) qui était tout un programme et une orientation que je continue à découvrir puis il a posé longuement sa main sur ma tête. Selon la tradition hindoue, une initiation donne : premièrement l’indication de la voie à suivre, deuxièmement la soif et troisièmement la force et les conditions matérielles de le faire.

N. C. : Aurobindo voulait donc que vous fassiez connaître par écrit sa pensée en Occident...

J. H. : En effet, je lui avais demandé à plusieurs reprises si je pouvais rester dans son ashram mais à chaque fois il avait refusé : "Votre place est en Europe", me disait-il.

Puis il m’a demandé de traduire tous ses ouvrages en français et de les faire traduire dans d’autres langues.

N. C. : Une question un peu technique : est-ce qu ’Aurobindo a revu vos textes ?

J. H. : Toutes les traductions que j’ai faites de son vivant ont été révisées par Shrî Aurobindo et il connaissait très bien le français. Celles que j’ai faites après sa mort, évidemment ne l’ont pas été, mais ont été soumises à d’autres disciples que moi. Ils m’ont souvent fait des suggestions, proposé des corrections, des améliorations dont j’ai naturellement tenu compte.

N. C. : Quelle était la philosophie de Shrî Aurobindo, que retiendra-t-on de lui plus tard ?

J. H. : Oh, de lui, plus tard, on retiendra beaucoup de choses. L’essentiel je dirais, c’est qu’il a réussi à faire une synthèse extraordinaire de tout ce qui l’a précédé sur le plan religieux, sur le plan philosophie, sur le plan scientifique (c’était un homme qui avait une culture occidentale très poussée, qui avait fait toutes ses études à Cambridge, qui était très au courant des différents aspects de la science occidentale, qui se faisait envoyez les périodiques scientifiques de beaucoup de, pays occidentaux, qui connaissait non seulement l’anglais mais tout aussi bien le français que l’allemand, l’italien, le latin, le grec) pour aboutir non pas à un petit mélange ou à un oecuménisme quelconque, mais à monter au-dessus pour voir ce que, chacun d’eux avait apporté à l’ensemble de la richesse humaine et il a pris cela comme base en concluant qu’il doit être possible à l’humanité d’aller plus loin. Pour lui, l’évolution de l’humanité et l’évolution de la vie sur terre ne sont pas terminées. Il dit, ce qui est admis je crois par toutes les religions et par toutes les théories scientifiques, que sont apparus sur terre d’abord la matière, les minéraux... etc, plus tard la vie, les arbres par exemple et peut-être certains animaux primitifs, ensuite le mental, les animaux supérieurs et puis l’homme et qu’il n’y a aucune raison de supposer que cette évolution soit terminée.

Pourquoi nous imaginerions-nous que les hommes sont le point final de l’évolution ? Il pense qu’il y aura une suite dans cette évolution qu’il appelle le supramental, c’est-à-dire l’apparition d’un plan qui sera au-delà du mental, comme le mental est au-delà de la vie, comme la vie est au-delà de la matière. Et il estime, ceci me parait parfaitement logique d’ailleurs, que nous ne soyons pas un point final, et que le moment est venu où ce plan supramental doit descendre sur la terre.

N. C. : Comment êtes-vous arrivé à rencontrer Romain Rolland ?

J. H. :J’avais participé, en 1935 également, aux cérémonies du centenaire de la naissance de Râmakrishna et rencontré Tagore, plusieurs disciples personnels de Râmakrishna et Josephine MacLeod, grande amie de Vivekânanda qui finança l’édition de ma première traduction en Français d’un ouvrage de Vivekânanda "Mon Maître" qu’aucun éditeur ne voulait publier car personne ne s’intéressait à des gens "aux noms impossibles à prononcer". Toutefois, pour s’assurer de la qualité de ma traduction, Miss MacLeod en avait envoyé un échantillon à Madeleine Rolland qui était professeur d’anglais et qui avait collaboré avec son frère dans ses travaux sur l’Inde. C’est ainsi que j’ai rencontré pour la première fois Madeleine et Romain à Villeneuve en Suisse. Romain Rolland m’a demandé de continuer le travail qu’il avait commencé et qu’il n’avait plus le temps de faire. J’ai donc continué mais, alors que la plupart des orientalistes s’occupaient surtout d’étudier les langues orientales, de faire de la grammaire comparée, au besoin de l’ethnographie, de l’anthropologie, mon but a été un peu différent, j’ai cherché à comprendre les religions orientales, un certain nombre d’entre elles tout au moins, telles qu’elles sont vécues actuellement par les gens qui s’y rattachent, ce qu’elles sont pour les gens qui les pratiquent. Au début, je me suis heurté à une opposition considérable de ceux qui étaient les meilleurs orienta- listes qui n’aimaient pas qu’on aille voir les grands représentants de la religion hindoue, ou bouddhique, ou musulmane pour leur demander à eux ce que cette religion était pour eux-mêmes. D’ailleurs, lorsque j’ai publié les commentaires de Shrî Aurobindo sur un des textes sacrés de l’Inde, j’ai envoyé un exemplaire de ma traduction à un célèbre professeur du Collège de France. Il m’a répondu aimablement en ajoutant pourtant : "je ne comprends pas l’intérêt que vous portez à ce commentateur indigène."

N. C. : Comment et quand ont été fondées les collections "Spiritualités Vivantes" ?

J. H. :En 1937 déjà, nous avions envisagé avec le Professeur Masson-Oursel de la Sorbonne, de créer une collection d’ouvrages sur les maîtres hindous mais ce n’est qu’après la guerre, en 1947 à la suite d’articles parus dans les Cahiers du Sud que j’ai reçu une proposition de M. Sabatier chez Albin Michel. En juillet 1944 étaient signés avec M. Robert Esmenard, directeur de ces éditions, "le contrat pour le livre Spiritualité hindoue et celui pour "Spiritualités vivantes" dont P. Masson Oursel et moi-même devions assurer la direction. Ce dernier contrat prévoyait que les collections groupées sous le titre de "Spiritualités vivantes" comprendraient exclusivement des oeuvres originales, authentiques, émanant de maîtres spirituels contemporains ou très récents, reconnus comme tels dans les groupes religieux, mystiques ou spirituels, auxquels il se rattachent. En seront rigoureusement exclus tous ouvrages d’occultisme, d’histoire, de philosophie intellectuelle, de linguistique, de critique, etc, etc..."

N. C. : Peut-on définir la "Sagesse orientale" ?

J. H. :C’est extrêmement difficile car l’Orient est une notion très vaste. Quand on parle de Sagesse orientale, on entend en réalité un désir de placer le spirituel avant le matériel, ce qui ne veut pas dire que l’on néglige complètement les considérations matérielles, mais qu’on les envisage, dans toute la mesure du possible, à la lumière de considérations spirituelles et qu’on se laisse guider dans sa vie quotidienne, par exclusivement par des considérations spirituelles mais tout au moins en essayant de ne jamais aller à l’encontre de celle-ci.

N. C. : Que vous a apporté votre étude de l’Orient ?

J. H. : Elle m’a permis de dégager un certain nombre d’idées générales.

N. C. : C’est-à-dire ?

J. H. : Je suis arrivé à cette conclusion que ce qui différencie essentiellement l’Asie de l’Occident c’est que l’homme d’Asie a comme point de départ un sentiment, intime en lui, de la continuité de tout, alors que chez nous, nos recherches scientifiques, techniques nous poussent vers une discipline exactement opposée qui est de tout subdiviser, de tout opposer, de tout étiqueter, de tout couper en morceaux pour pouvoir étudier chacun d’eux plus à fond.

N. C. : C’est une technique tout à fait différente.

J. H. : Totalement. Mais c’est grâce à cela que nous avons pu développer notre science, que nous avons pu accroître nos techniques, arriver au niveau de vie auquel nous sommes parvenus. Toutefois, cela a fini par nous donner une vision du monde, de nos rapports avec le monde, de nos rapports entre nous qui est totalement fragmenté. Tandis que dans les domaines du temps, de l’espace et de la causalité, l’Asiatique possède, à un degré bien plus élevé que nous un sens de la continuité et de l’enchaînement logique et ininterrompu des choses et des événements. Le philosophe taoîste Lie Tse nous a probablement fourni la meilleure clef de toute l’Asie lorsqu’il a écrit : "le continu est la plus grande loi du monde.". C’est justement ce sentiment de la continuité parfaite entre l’homme et la nature, entre l’homme et Dieu, entre les différents hommes, entre les différentes disciplines, les différentes recherches qui fait que tout apparaît comme un certain ensemble, où les choses se coordonnent et se placent d’une façon harmonieuse. Continuité dans l’espace où existe cette unité non seulement entre ce qui est matériel, les animaux, les végétaux, mais aussi entre ce qui est plus subtil, l’âme, le mondé des dieux, les forces occultes. Continuité dans la causalité. Alors que nous fragmentons, que, à chaque événement nous cherchons une cause, un rapport de cause à effet, pour l’Asiatique c’est tout ce qui a jamais existé qui aboutit à un point donné. Cette continuité dans la causalité entraîne évidemment une logique tout à fait différente, une symbolique tout à fait différente. Ce sentiment d’une continuité illimitée et, par sa nature même, plus qualitative que quantitative, se retrouve en particulier dans la notion que l’Asiatique a du temps. Pour lui, l’essence même du temps est dans cette continuité et non, comme pour nous, dans la succession ; le temps n’est pas un mode de classement. D’une part le jour et l’année ne se divisent pas en parties mathématiquement égales comme veulent nous en persuader montres et calendriers ; de même que le corps de l’arbre ou de l’animal, ils sont composés de parties diverses ayant chacune un rôle, une importance, des lois, des dimensions et des proportions qui lui sont propres. D’autre part, commencement et fin dans le temps, soit pour l’homme, soit pour l’univers, n’ont pas pour l’oriental des significations aussi nettes et définitives que pour nous. Paradoxe suprême, le temps peut même aller jusqu’à être rétrograde, non seulement en théorie et dans la mythologie mais dans certaines conceptions de la vie quotidienne.

N. C. : Que vous a apporté I’Inde ?

J. H. : Elle m’a beaucoup apporté, elle m’a ouvert l’esprit. Un des grands principes qu’elle m’a apporté c’est qu’il ne faut rien attendre ni demander de précis. Il nous arrive des choses auxquelles on ne pensait pas et qui sont bien meilleures que tout ce qu’on pouvait espérer.

On n’en prend pas conscience tout de suite mais quelques années plus tard. Il faut être extrêmement docile, souple comme la cire d’un disque, afin d’assimiler tout ce qu’on reçoit. L’Inde m’a également apporté un plus grand respect pour le bon sens.

En réalité toute chose doit s’expliquer d’une façon compréhensible, ou bien il faut admettre que cela dépasse l’entendement, mais rien ne doit aller contre le bon sens. L’Inde m’a également enseigné à respecter toujours l’opinion d’autrui, à ne jamais vouloir lui imposer ma façon de voir. Tout être a quelque chose à nous apprendre. Dans le déroulement du jeu divin, il y a rien de vraiment et définitivement tranché. Où se trouve la frontière entre le normal et l’anormal, l’énergie et la matière, la vie et la mort, le bien et le mal ? Toutes les dualités ou pluralités se résolvent en une unité supérieure et chacune se situe à sa place sans aucune possibilité de conflit.

N. C. : Une des autres grandes leçons de l’Inde aura été sans doute la tolérance ?

J. H. : Cette tolérance qui exige de tolérer même l’intolérance ! Mais je préfère parler de "respect" qui n’implique pas de sentiment de supériorité de ceux qui "tolèrent". C’est le respect qui en Orient m’a ouvert toutes les portes. On y revient toujours lorsqu’on aborde l’Hindouisme, il n’y a aucune raison de critiquer quelqu’un qui agit différemment de nous puisque c’est le rôle qui lui a été confié. Vous devez le respecter autant que vous vous attendez à ce qu’il vous respecte.

N. C. : Pour les Hindous, le monde est un jeu, une pièce de théâtre que se fait représenter le Divin ?

J. H. : En effet, on admet que le monde a été créé par Dieu ou par une puissance que nous ne connaissons pas, qui a combiné le monde lors de sa création et de son évolution selon sa volonté. Shrî Aurobindo l’exprime dans une formule excellente : "Seul Dieu a créé le monde et il l’a crée tel qu’il est." Ce n’est pas l’homme qui l’a déformé, ou si l’homme l’a déformé, c’est que Dieu voulait qu’il le déforme. Selon cette conception, le créateur a mis chaque élément de sa création, et en particulier l’être humain à sa place. Chacun à la tâche qui lui a été confiée et l’intelligence qui lui a été donnée pour s’acquitter de cette tâche. C’est la conception du jeu divin.

N. C. : Et que vous a apporté le Japon ?

J. H. : Du Shintô j’ai tiré un grand principe : "Ici et Maintenant". Cela signifie qu’il faut se préoccuper de ce que l’on fait ici, en ce moment.

N. C. : Les pratiques orientales peuvent-elles apporter quelque chose aux Occidentaux ?

J. H. : Bien des gens qui les pratiquent ont été enrichis, sur les plans physiques, intellectuel, philosophique, spirituel. Mais ce n’est pas une raison pour faire abstraction de ce qui constitue notre atavisme culturel car la richesse de nos traditions se compare sans difficulté à celles de l’Orient. Renoncer à ce trésor que nous avons reçu par notre éducation et qui constitue notre milieu culturel serait une perte indéniable. J’adopte entièrement sur ce point l’attitude de Gandhi qui s’opposait absolument à toute conversion religieuse. Pour ma part, le fait de communier spirituellement avec Shrî Aurobindo ou Râmana Maharshi ne m’a pas empêché de continuer à me considérer personnellement comme Chrétien. Tout au contraire, il faut chercher dans l’étude des spiritualités orientales un approfondissement de la religion dans laquelle on est né.

N. C. : Comment l’Hindouisme vous a-t-il permis d’approfondir votre Christianisme ?

J. H. : Pour comprendre cela, il faut se rappeler que l’Hindouisme ignore les dogmes exclusifs. Il permet de croire à ce que l’on veut et l’on peut rester chrétien à l’intérieur de l’Hindouisme à la seule condition d’accepter les textes anciens les plus sacrés. Pour les Hindous, Jésus-Christ est une manifestation de Dieu au même titre que les autres. Quand ils énumèrent les manifestations de Dieu sur terre, ils n’hésitent pas à mentionner Jésus-Christ. Cela ne les dérange en rien. D’ailleurs ils considèrent que la Voie indiquée dans l’Evangile est l’une des nombreuses possibilités d’évolution spirituelle et n’est inférieure à aucune autre.

Les techniques d’évolution spirituelle pratiquées par les Hindous ne s’opposent nullement à celles pratiquées par les Chrétiens. Elles sont en revanche plus détaillées. Dans l’Hindouisme essentiel, les différentes théories et modes de pensée ne sont pas considérés comme contradictoires mais sont jugés complémentaires. Vivekananda, quand il envoyait ses moines de par le monde, disait : "Faites d’un Hindou un meilleur Hindou, faites d’un Musulman un meilleur Musulman, faites d’un Chrétien un meilleur Chrétien." C’est l’impression que j’ai eue, l’Hindouisme a fait de moi un meilleur Chrétien.

N. C. : Pratiquez-vous le yoga ? Quel est-il ?

J. H. : Apparemment, c’est le Karma Yoga (Yoga de l’action désintéressée) auquel j’étais destiné car, comme je le disais, lorsque j’ai rencontré celui qui est devenu mon maître, Shrî Aurobindo, il m’a immédiatement lancé dans ce yoga, ce qui m’a beaucoup surpris.

Mais évidemment il avait raison.

N. C. : Ce Karma-Yoga répond-il mieux que d’autres aux besoins des Occidentaux ?

J. H. : Oui car il correspond à la partie du Christianisme sur laquelle on insiste le plus, faire le bien, être généreux. Toutes ces notions nous sont familières. Il y a une autre raison pour laquelle ce yoga est plus facile à suivre dans la vie occidentale, c’est que nous avons besoin d’action et que le Karma-Yoga peut se pratiquer continuellement dans la vie de tous les jours et à tout moment. D’autre part il ne présente aucun danger.

N. C. : Quels sont les grands principes du Karma-Yoga ?

J. H. : On les trouve en particulier dans la Bhagavad Gîtâ, d’où ils ont été puisés.

Le premier principe, c’est que l’homme ne reste jamais un seul instant sans agir, que ce soit physiquement ou mentalement. Et même s’il arrive à arrêter complètement les mouvements de son corps et le travail de son mental, il y a encore des choses qui se passent en lui : sa circulation continue, de même que sa digestion. Il continue aussi à exercer une influence sur les gens autour de lui, d’abord parce qu’en n’agissant pas, il provoque des conséquences autres que celles qu’il provoquerait s’il agissait. Les gens qui le regardent sont soit agacés, soit inquiets ou bien ont envie de l’imiter. C’est aussi une action qu’il exerce sur les autres.

Le deuxième grand principe, c’est que si l’homme ne peut rester un instant sans agir, il ne faut pas se proposer l’inaction comme but.

Le troisième grand principe : faire ce que les textes sacrés appellent "les actions prescrites", c’est-à-dire nos devoirs, nos obligations selon la morale laïque ou la morale religieuse ou encore ce que nous dit "la petite voix de la conscience", ce que je traduis de façon plus globale par "l’idéal du moment". Chacun de nous, à n’importe quel moment a un certain idéal.

Nous devons essayer, dans toute la mesure où nous en sommes capables, de nous y conformer, de le suivre. L’homme a droit à l’action, mais pas aux conséquences de son action, ni bonnes ni mauvaises. Les Hindous concluent, dans le cas du Karma-Yoga que ces conséquences ne dépendent pas de nous, que nous n’en sommes pas maîtres et que par conséquent nous n’en sommes pas responsables. Ceci a pour effet de libérer de la crainte des conséquences de ce que nous faisons. L’un des autres grands principes du Karma-Yoga c’est "l’habileté dans les oeuvres".

N. C. : A qui appartiennent donc les conséquences de nos actes ?

J. H. : Si l’on a l’esprit religieux, comme c’était le cas de Gandhi qui était le plus grand représentant du Karma-Yoga à notre époque, on peut reprendre sa formule : "vouloir décider des conséquences, c’est usurper une fonction qui n’appartient qu’à Dieu. "Si l’on n’a pas l’esprit religieux, ce sont les circonstances, le sort, les lois de la nature qui peuvent déterminer ce que seront les conséquences de nos actions. La conception de "l’idéal du moment" est étrangère aux Occidentaux à qui on a enseigné qu’il existe un idéal qui doit être le même pour tous. Or notre idéal change constamment en nous dans notre évolution générale. Personnellement, il est bien évident que je ne peux pas juger ce que je fais aujourd’hui d’après l’idéal que j’aurai dans vingt ans, et il est tout aussi grotesque de vouloir juger ce que j’ai fait dans le passé d’après l’idéal que j’ai aujourd’hui. Le fait de distinguer cet idéal ancien de cet idéal actuel écarte également toute possibilité de remords ou de regret ce qui est un très grand allégement. C’est fantastique la quantité d’énergie que nous gaspillons à craindre l’avenir ou à regretter le passé.

N. C. : Notre responsabilité s’en trouve donc accrue ?

J. H. : Naturellement, on reste responsable de ce qu’on a fait dans le passé mais cela ne sert absolument à rien d’y revenir. L’exemple que je donne habituellement est purement personnel : pendant la première guerre mondiale, j’étais officier d’artillerie et je commandais une batterie de canons à longue portée et lorsque de mon observatoire j’apercevais une concentration de troupes ennemies, je tirais dessus pour massacrer le plus de gens possible : c’était mon idéal du moment, la patrie, le drapeau, un idéal que tout le monde partageais à l’époque. Si je me trouvais maintenant dans la même situation, il est probable que j’agirais différemment parce que mon idéal s’est complètement transformé.

Cette conception a également des conséquences extrêmement importantes dans les rapports avec le voisin. Nous jugeons et critiquons continuellement les autres individus ou nations selon un idéal provisoire mais si on en prend conscience. Cela évite de critiquer.

N. C. : Le résultat du Karma-Yoga est-il le même que celui des autres yogas ?

J. H. : Exactement le même. De plus, nous n’avons be- soin de renoncer à aucune de nos convictions, que l’on soit athée ou religieux. Il laisse une totale liberté d’agir selon la voie qu’individuellement on s’est tracée.

N. C. : Etes-vous un sage, Jean Herbert ?

J. H. : Oh, certainement pas. Mais j’ai eu le privilège extraordinaire de connaître un certain nombre des plus grands sages de notre siècle et ils m’ont indiqué la voie à suivre. j’en ai donc vu et entre eux et moi, il n ’y a aucune comparaison possible, nous ne sommes pas au même niveau du tout. Il y a trois choses qui m’ont frappé chez ces grands sages, surtout chez les sages hindous. D’abord, c’est le regard qui est tout différent de celui des autres hommes, je dirai presqu’aussi différent que le regard humain de celui d’une vache, mais on ne peut pas décrire cette différence. Certains de ces regards vous transfigurent. Il y a ensuite la connaissance qu’ils ont de l’ensemble de ce qui existe. Ils ne sont pas omniscients en ce sens qu’ils ignorent une quantité de choses. Mais si on aborde un sujet dont ils n’ont jamais entendu parler, ils vous le font expliquer et ensuite ils vous situent la chose ou l’événement dans la totalité. Un "sage" est forcément dégagé de l’événement en ce sens que l’événement ne peut pas exercer d’influence sur lui mais cela n’empêche pas le sage d’en avoir conscience et d’exercer lui-même une influence sur l’événement s’il le juge opportun.

Pour vous en donner un exemple, j’avais eu, en 1950, le grand privilège de pouvoir approcher un grand sage musulman. Ayant appris que je me spécialisais dans l’étude de l’Hindouisme dont apparemment il n’avait jamais entendu parler, il me demande de le lui expliquer. J’avais encore très présent à l’esprit, pour l’avoir traduite, L’Isha Upanishad interprétée et commenté par Shri Aurobindo. Je fis de mon mieux pour la lui présenter, et répondis à plusieurs question. Après quoi il me demanda : "y croyez-vous ?" A ma réponse affirmative le Sage me fit cette déclaration : "Eh bien, vous êtes un vrai musulman et vous avez le droit d’entrer dans toutes les mosquées de la terre. " Sans le vouloir, il m’avait ainsi confirmé qu’il était au même niveau, au-dessus de toutes les différenciations, de tout ce qui sépare les hommes et les croyances, que mes plus grands maîtres hindous. Toutes les religions, disait Shrî Râmakrishna conduisent au même Dieu. Quand à la troisième chose qui différencie les Sages de nous, c’est leur joie de vivre. Non pas une joie bruyante mais intérieure. D’où le rayonnement extraordinaire de ces êtres. Ce rayonnement d’un sage qui, même s’il ne fait rien apparemment, agit aussi bien sur les gens qui sont autour de lui que sur un beaucoup plus vaste domaine. Ainsi Râmana Maharshi qui résolvait les questions avant qu’on les lui pose.

La question de l’égoïsme se pose souvent à propos des sages de l’Inde et d’ailleurs qu’on représente souvent assis en lotus et ne paraissant pas s’occuper du monde extérieur.

Mais répondent les Hindous, si l’on veut améliorer le niveau de l’humanité, la meilleure façon de procéder c’est de s’améliorer soi-même et cela améliorera la moyenne. Ce qui n’est pas forcément une mauvaise méthode.

N. C. : Comment distinguer un maître authentique d’un faux maître ?

J. H. : Il ya je crois deux choses à faire. D’abord lire les textes des maîtres authentiques.

Puis quand on se trouve en présence de quelqu’un qu’on a envie de prendre pour maître, il faut savoir observer, apprécier, juger. Deux critères me semblent importants pour cela. Le premier, c’est qu’un vrai maître ne cherche jamais de l’argent, sous aucun prétexte. Le second, c’est qu’il ne cherche pas à attirer à lui des disciples. Quand on se trouve en face d’un maître qui veut monnayer son enseignement ou s’entourer d’une foule d’adeptes, il faut s’en méfier.

N. C. : Etes-vous un gourou ?

J. H. : Oh non, je n’ai pas à enseigner personnellement, justement parce que je ne suis pas un Sage. Mais Aurobindo m’a mis sur la voie qui était la mienne : transmettre ce que l’on m’a donné. Cela ne vient pas de moi. En fait, ma seule ambition n’est pas d’être un Maître, mais un bon serviteur et cela n’est déjà pas si facile.

JEAN HERBERT ET SRI AUROBINDO

Avant propos du volume "La pratique du yoga intégral"


Lorsque Shrî Aurobindo posa sa main sur ma tête, il me donna ce que tout vrai grand Maître donne lors de l'initiation : montrer la voie précise à suivre, inspirer un désir intense de le faire et transmettre la force nécessaire. Sans doute fit-il aussi ce qui est plus exceptionnel, assurer que pendant le reste de ma vie je sois placé dans les a .litions, matérielles et autres, les plus favorables pour m'acquitter de la tâche qu'il m'avait assignée.

Dans les pages qui suivent, comme dans ma préface à Métaphysi­que et Psychologie, j'ai essayé de résumer, dans ses propres paroles, ce que j'ai pu assimiler de cet enseignement qu'il m'a donné, directement ou indirectement, par écrit, ou le plus souvent par des moyens plus subtils.

Si d'autres disciples apportent leur témoignage comme je l'ai fait, sans doute ne mettront-ils pas toujours l'accent sur les mêmes points, mais sur l'essentiel il ne saurait guère y avoir de divergence.

Je dois une profonde reconnaissance aux vieux disciples de notre Maître qui m'ont chaleureusement accueilli parmi eux et aidé, et ont souvent été autorisés à me faire lire leur correspondance personnelle avec Shrî Aurobindo, correspondance dont une partie seulement a été publiée.

Je ne peux les citer tous, mais je ne peux m'empêcher de nommer les sannyâsins Govindbhai, Yogânanda, Vijoyânanda, Shankara Ram, et Suddhânanda Bharati ; le philosophe sanskritiste Anilbaran Roy ; A.B. Purani, spécialiste de « La Vie divine » ; l'écrivain bengali Nolini Kanta Gupta, longtemps secrétaire particulier de Shrî Auro­bindo ; les anciens compagnons de combat de Gandhi, Girdharlal, Tulsi, Venkataraman ; les anciens élèves de Tagore, la musicienne Sahana et le poète Nishi Kanto ; les ingénieurs Pavitra (Français qui fut longtemps secrétaire général de l'âshram), Chandulal et Sailen ; les médecins Nirod et Rajangam; l'avocat Kodanda Ram ; la poétesse Jyotirmoyi ; les peintres Anil Kumar et Champaklal ; la douce Mridu, à qui Shrî Aurobindo avait assigné le yoga de la cuisine ; les Français Benjamin, Mouttayen et Sarala ; la jeune veuve tamoule Padmasini ; le sikh Jauhar, le parsi Amal, les jaïns Nahar et Rishabhchand, la musulmane Tajdar, et surtout l'écrivain, poète et musicien bengali, adorateur de Krishna, Dilip Kumar Roy, avec qui Shrî Aurobindo échangeait jusqu'à trois lettres par jour. Quelle étonnante pléiade, si variée, de chercheurs ardents de spiritualité !

Enfin, je dois beaucoup à la Mère de l'âshram (Madame Mirra Alfassa), avec qui j'ai eu de nombreux et longs entretiens et aussi une abondante correspondance pendant les périodes où je n'étais pas à l'âshram. Je lui suis reconnaissant de m'avoir encouragé à publier ces deux volumes.


Jean HERBERT

Vandœuvres, Aout 1976


Shri Aurobindo – RÉPONSES- Textes groupés, traduits et préfacés par Jean HERBERT

Pendant les vingt-quatre dernières années de sa vie, Shrî Aurobindo vécut dans une solitude presque complète. Il en sortait trois fois par an (les jours de darshan) pour recevoir solennellement ses disciples — ceux qui vivaient dans l'âsh­ram et ceux du dehors qui venaient pour cette occasion —mais ne leur parlait pratiquement jamais ; il les regardait, les bénissait et, dans de très rares cas, posait la main sur leur tête. A part cela, il ne voyait guère régulièrement que trois ou quatre disciples, surtout Mme Mira Alfassa (la « Mère » de l'âshram) et Nolini Kanta Gupta, avec qui il s'entretenait longuement.

A ces exceptions près, les rapports intenses et continus que Shrî Aurobindo entretenait avec ses très nombreux dis­ciples directs — ils étaient certainement plus de mille quand il mourut — s'effectuaient de deux façons.

La plus tangible était une correspondance

invraisembla­blement volumineuse ; avec le seul Dilip Kumar Roy, je le vis échanger trois lettres dans une même journée. Ces let­tres, rédigées en anglais, étaient pratiquement toujours des réponses à des questions que lui posaient ses disciples, soit de leur propre chef, soit à propos d'amis qui les employaient comme intermédiaires. Elles étaient toujours personnelles et il était implicitement convenu que, sauf autorisation expresse, elles ne seraient ni copiées ni commu­niquées à des tiers. La longueur en variait entre quelques lignes et une vingtaine de pages.

Au début, elles étaient transmises en manuscrit

(J'ai publié en fac-similé un passage de l'une de ces lettres manuscri­tes dans La Pratique du Yoga intégral), et natu­rellement ceux qui les recevaient les conservaient comme de véritables reliques ; elles étaient d'ailleurs chargées d'un pouvoir qui allait bien plus loin que le texte écrit. La plu­part d'entre elles n'ont évidemment pas été récupérées par les disciples qui ont pieusement préparé l'édition des Œuvres complètes ; quelques-unes, très rares jusqu'ici, ont paru dans les ouvrages écrits par ceux qui les avaient reçues. C'est seulement au bout de sept ou huit ans que l'on s'avisa de la perte irréparable que cela constituerait pour ceux qui dorénavant voudraient s'inspirer de l'ensei­gnement de Shrî Aurobindo. On prit alors l'habitude de n'envoyer envoyer au destinataire — sauf pour les messages

« de routine » — qu'une copie dactylographiée, généralement faite par Nolini ou sous sa direction, l'original restant dans les archives de l'ashram.

Probablement les plus importantes des lettres ainsi con­servées qui n'avaient pas un caractère strictement personnel furent groupées par sujets et publiées, généralement in extenso, dans divers volumes. A la demande de Shrî Auro­bindo, j'ai traduit et publié en français (Voir : Le Guide du Yoga (1970), Métaphysique et Psychologie (1976), La Pratique du Yoga intégral (1976), Expériences psychiques dans le Yoga (1977), tous parus dans la présente collection. Dans ces ouvrages ont été réunis les textes publiés auparavant sous d'autres titres) celles de ces lettres qui traitent de formation spirituelle et de quelques sujets connexes qui intéressaient ou intriguaient certains disciples. Je n'ai pas repris la volumineuse correspondance qui a porté sur des questions de politique nationale ou internatio­nale, d'éducation, de critique littéraire (surtout d'ouvrages anglais ou sanskrits), de technique poétique, ou qui ne pou­vait intéresser que des hindous.

Dans les quelque 680 lettres ou extraits de lettres réunis dans le présent volume, on trouvera des réponses de Shrî Aurobindo sur la nature de l'homme, les diverses voies uti­lisées pour chercher un développement spirituel, les techni­ques du yoga et les obstacles auxquels on s'y heurte, et aussi sur le Divin, l'évolution de l'humanité, les grands hommes, le rôle de la raison et celui de la volonté, la non-violence, le système des castes, et aussi des indications pré­cises sur le yoga que Shri Aurobindo a lui-même suivi.

Les autres communications du Maître, sans doute plus importantes encore, n'ont malheureusement pas pu laisser de traces tangibles disponibles pour la postérité ; c'étaient la messages que Shri Aurobindo envoyait constamment à ses divers disciples par une voie plus subtile — que nous appellerions peut-être télépathie — pour les guider individuellement de jour en jour ; ils restent à jamais gravés dans je cœur de ceux qui les ont reçus.

JEAN HERBERT

Vandœuvres, août 1977.


Préface du volume "Expériences Psychiques dans le Yoga"


Le présent volume fait suite à Métaphysique et Psychologie et La Pratique du Yoga intégral, parus en 1976 dans la même série. Il consiste en des extraits des trois volumes de Lettres parus en 1950, 1952 et 1958 aux Éditions Adyar et depuis longtemps épuisés. Nous y avons ajouté des extraits d'autres ouvrages de Shrî Aurobindo qui n'ont pas encore été publiés en français : Shrî Auro­bindo on himself, The Yoga and its object et On Yoga.

La plupart des disciples de Shrî Aurobindo, dans l'âsh­ram ou au-dehors, ont eu au cours de leur sâdhanâ des expériences que nous appellerions « psychiques » ou sim­plement supraphysiques. Shrî Aurobindo n'ayant pas de­puis longtemps de conversations orales avec ses disciples, ceux-ci les décrivaient dans des lettres adressées à leur Maître, qui, en réponse, les analysait à la lumière de sa vaste expérience personnelle, les expliquait, en précisait la nature, l'importance et le rôle et indiquait les consé­quences pratiques à en tirer pour la suite.

Bien qu'il s'agisse toujours de cas individuels précis, ces textes présentent un intérêt considérable pour ceux qui ont eu — ou croient avoir eu — des expériences analogues ou qui désirent en avoir, et aussi pour tous ceux qui étudient les problèmes du parapsychisme.

Pour Shrî Aurobindo, parmi celles de ces expérience; qui étaient authentiques, il y en avait « qui aident ou qui conduisent vers la réalisation de choses spirituelles ou di­vines, qui amènent dans la sâdhanâ des ouvertures ou de; progressions ou qui sont des soutiens sur la voie ». Mais il ne faut pas penser, se hâtait-il d'ajouter, que même « l'abondance des expériences... suffit à faire un grand sâdhak ».

Shrî Aurobindo fait dans ses lettres deux très graves mises en garde, qui naturellement prennent encore beaucoup plus d'importance pour ceux d'entre nous qui n'ont pas le privilège d'être guidés et surveillés de jour in jour par un maître compétent.

D'abord que dans les visions, auditions, sensations, etc. que l'on peut avoir, certaines peuvent fort bien provenir de forces hostiles et qu'il faut donc toujours exercer à leur égard une sévère discrimination avant de les admet­tre. En effet, elles peuvent « nous égarer, parfois tragi­quement ».

Ensuite que même les expériences les plus authentiques et normalement les plus bénéfiques peuvent avoir des résultats néfastes si elles arrivent à quelqu'un qui n'est pas suffisamment préparé — c'est-à-dire purifié — sur les plans où elles se produisent. Il se réfère à « de nombreux cas où les expériences se sont montrées dangereuses avant que le coeur ou le vital ne soit prêt pour l'expérience ».

Avec cette conséquence qu'il est fort imprudent de chercher à provoquer ces expériences. Si l'on en cherche, « le yoga peut amener un tourbillon... et s'interposer entre l'âme et le Divin ». Nous avons connu en Occident de très nombreux cas dans lesquels une montée provoquée de la kundalini avant que les centres aient été purifiés a eu des conséquences tragiques.

Une troisième chose importante à relever, c'est que pour Shrî Aurobindo aucune expérience ne doit être con­sidérée comme un point final dans l'évolution de celui qui l'a reçue. En particulier, il insiste à maintes reprises sur le fait que l'expérience du Brahman statique, c'est-à-dire du plan de conscience de la non-dualité, n'est jamais qu'une étape, si importante ou même nécessaire soit-elle, dans la sâdhanâ — contrairement à ce que s'imaginent avec com­plaisance la plupart des Occidentaux qui ont eu cette expérience, ou qui croient l'avoir eue ou qui se la propo­sent comme but. Pour lui, elle doit être complétée par celle de ce qu'il appelle le Brahman dynamique, car le but de son yoga n'est pas de s'évader de la vie terrestre, mais d'y faire descendre le Divin.


samedi 21 novembre 2009

QUI ETAIT SATPREM ?



SATPREM

Marin et breton, bien que né à Paris en 1923. Résistant il est arrêté par la Gestapo à l’âge de vingt ans et passe un an et demi en camp de concentration. Dévasté, il se retrouve en Haute-Egypte, puis en Inde au gouvernement de Pondichéry. Alors il rencontre Sri Aurobindo et Mère. Bouleversé par leur Message : « L’homme est un être de transition », il démissionne des colonies et part à l’aventure en Guyane où il passe une année en pleine forêt vierge, puis au Brésil, en Afrique…

En 1953, à l’âge de trente ans, il revient définitivement en Inde auprès de Celle qui cherchait le secret du passage à la « prochaine espèce », Mère, dont il deviendra le confident et le témoin pendant près de vingt ans. Il consacre un premier essai à Sri Aurobindo et l’Aventure de la Conscience. A l’âge de cinquante ans, il rassemble et publie le fabuleux document du cheminement de Mère, l’Agenda en 13 volumes, puis écrit une trilogie : le Matérialisme divin, l’Espèce nouvelle, la Mutation de la mort et un dernier essai : le Mental des Cellules.

A cinquante-neuf ans, il se retire complètement pour se jetter dans la dernière Aventure : la recherche du « grand passage » évolutif vers ce qui suivra l’Homme. Sa dernière entrevue, en 1984, a donné lieu à La vie sans mort. Il écrit La révolte de la Terre en 1990. La vie de cet écrivain poète, engagé à corps et à cœur dans la révolte de la Terre, pris fin un 09 avril 2007. Sa compagne Sujata le suivi quinze jours plus tard. Il nous a laissé dans les 24 volumes de Carnets d’une apocalypse le témoignage de son engagement à la recherche du « grand passage ».

Avec La révolte de la Terre, Satprem part sur la piste

du SECRET DU VÉDA de Sri Aurobindo


Voici un entretient mené par Jean Biès avec Satprem, extrait de son ouvrage "Voies de Sages" qui nous donne un aperçu plus complet de qui était Satprem:


Cet entretien entre Jean Biès et Satprem a eu lieu à Pondichéry (Inde) le 21 juillet 1973. Satprem travaillait à ce moment là à une traduction en français de Savitri de Shrî Auro­bindo.

Quand on l'interroge sur sa vie, Satprem avoue sa difficulté à remonter vers le passé pour parler d'une existence si ancienne qu'elle lui semble antérieure à celle-ci, ou même formée de plusieurs exis­tences superposées. «J'ai vécu à toute allure, m'écrivait-il, toutes sortes de vies, ou plutôt, répété en quelques années plusieurs cycles anciens, plusieurs tendances ou plusieurs êtres que j'étais, afin d'arri­ver au point zéro de toutes ces existences, là où il faut culbuter dans autre chose, radicalement, ou laisser sa peau... »

Alors que, d'ordinaire, les êtres font un seul genre d'expériences dans leur vie, fût-ce sous divers aspects, Satprem a voulu les siennes aussi différentes que possible, et se mettre ainsi à bout de ressources.

En voici le rapide profil.

L'appel du grand large

Il naît à Paris en 1923, vit en Bretagne, d'où ses parents sont origi­naires : sa mère, l'être le plus remarquable après Mère; un roc breton, jailli de la lande comme un ajonc sauvage ; son père, ingénieur chimiste, une espèce de saint, prisonnier de son Eglise. Une famille de huit enfants.

Déjà en quête d'autre chose, il ne reste nulle part longtemps, se fait renvoyer des collèges, des pensions, y compris celle des jésuites. L'aventure, voilà ce qu'il a dans le sang, depuis qu'il gréait son petit canot de pêcheur avec une toile de tente pour traverser la baie... Il vou­lait aller de l'autre côté – l'autre côté de tout. Il ne se sent heureux qu'au large, où l'on s'immensifie, où l'on disparaît sans disparaître, où l'on est partout à la fois avec la risée, le vent et les mouettes. Revenir à terre, c'est rentrer en prison.

Il prépare l'École coloniale. S'aperçoit vite que Vasco de Gama et Champollion représentent quelque chose de périmé : il n'y a plus rien à découvrir. Si l'on ne sait plus à quoi s'en prendre, il ne reste plus qu'à s'en prendre à soi-même.

Arrêté à vingt ans par la Gestapo – en un temps où, à l'autre extré­mité de la terre, Shri Aurobindo déclarait :

« La victoire du nazisme serait la destruction de mon travail » –, il est déporté un an et demi à Buchenwald. Une redoutable mise à nu. Il était entré dans la Résistance pour résister à un vieil ordre sans réalité, pour se rebeller contre un monde d'esclaves. « Libérer la France » correspondait pour lui à un acte d'une tout autre portée que politique ou militaire. C'était une pre­mière manifestation de cette aventure qu'il cherchait : le plaisir d'être hors la loi, de donner un premier coup de pied contre les murs de l'asphyxie.

Il voyage en Égypte, occupe à Pondichéry le poste de directeur du Service de l'information, dont il démissionne en 1949. Il passe une année dans la forêt vierge, en Guyane, manque de devenir millionnaire au Brésil, s'installe en Afrique, cherchant partout la «vraie aventure », jusqu'au jour où il découvre que celle-ci est à l'intérieur. Il retourne en Inde, devient sannyasin, moine errant, pratique le tantrisme, se livre à toutes sortes d'expériences dont on trouve la transposition dans son livre Par le corps de la terre. Mais c'est toujours la même insatis­faction.

Toutes voiles vers le futur

En 1953, Satprem a trente ans. Il devient le secrétaire et le disciple de Mère, dans l’ashram de Pondichéry. L'aventure à corps perdu... Tout à découvrir... Plus de cartes ni de compas ; plus de « libération ». Mais un formidable secret à extirper de la matière. Un autre continent à découvrir... La perception de quelque chose qui naît et ressemble à l'homme nouveau.

Pendant vingt ans, jusqu'à la disparition physique de Mère, Satprem ne cessera de travailler à ses côtés. Il note ses observations, ses expé­riences, ses confidences, enregistre ses conversations, accumule une énorme réserve de matériaux : quelque six mille pages de texte, qui seront publiées sous le titre Agenda, « le récit du grand voyage de Mère vers l'espèce nouvelle », relatant pas à pas son exploration dans la conscience du corps et sa découverte d'un « mental cellulaire » capable de réformer les lois de l'espèce. C'est désormais à la publica­tion de ces « Carnets de laboratoire » que Satprem consacre tout son temps et tous ses efforts.

Cela s'appelle l'aurore

La métaphysique-fiction n'existe qu'au niveau du seul mental argu­mentant et divisant, mais ne se dépassant pas lui-même, et d'où sont nées les cités idéales, vouées à l'échec, de Platon à Campanella, et des Icaries à l'eschatologie marxiste. Ce rêve que nous avons fait et nous obstinons à faire : connaître l'état de bonheur parfait, ce rêve que nous croyons capter au faîte de quelques réussites ou griseries passagères, Shri Aurobindo est venu nous dire qu'il était réalisable sur cette terre même, mais n'avait rien à voir avec ce que nous imaginons; il ne s'accomplirait qu'à l'aide du Supramental et par suite d'une totale révolution psychologique. Il pouvait déclarer, pour l'avoir expéri­menté : « Je sais avec une certitude absolue que le Supramental est une vérité, et que son avènement est inévitable par la nature même des choses. »

Il n'est pas utile d'insister sur l'échec des remèdes mécaniques, politiques, sociaux, sur l'échec des régimes, des réformes, des révo­lutions, comme sur celui des philosophies et des religions. De ce côté-là, nuit plénière. « Les anciens maux réapparaissent sous une forme nouvelle... » Il faut donc changer la nature humaine. Et celle-ci peut l'être. Il y a, au fond de l'insoluble, la possibilité d'en sortir... Telle est bien la meilleure des «bonnes nouvelles ». Et c'est peut-être ici, à Pondichéry, que tout a commencé de commencer... N'est-il pas curieux de songer que l'ashram d'Aurobindo fut édifié à l'emplacement même où le sage-voyant Agastya avait installé le sien, voici sept mille ans, et où il fut pour la première fois question du « Soleil de Vérité sous l'infini de la montagne », de la Lumière cachée au fond de l'obscure Matière?

C'est non loin de là, en sa maison de Nandanam, que Satprem m'est apparu, dans sa forme menue, ascétique, semblant fragile comme un souffle, mais un souffle qui serait rempli de toute l'énergie du monde; avec son regard d'une bleuité océane, perçant de sa fixité l'apparence, et sa voix douce, égale, tranquille, pétrie des inflexions de Mère. Un de ces êtres qui se sont tout entiers sacrifiés à ce qui était pour eux plus qu'une cause ou un idéal : la force impérieuse du destin, une présence dévorante plus qu'humaine; qui s'y sont laissés brûler, et en sont sortis pacifiés.

La lointaine rumeur de la campagne indienne nous envoie ses derniers tintements d'âmes. Rentrent aux villages les charmantes vachettes, « blanches, dit un texte, comme les fibres de la tige du nymphéa », les enfants « au teint de pousses de manguier », qui nous regardent à la dérobée, et les minces paysans tamouls, dont seuls le tur­ban et le pagne blancs attestent la présence dans l'ombre. Tandis que nous parlons à bâtons rompus, le soir est descendu autour des huttes, la nuit est tombée des palmes, cette nuit qui, selon la parole de Mère, « se fait plus profonde à mesure que l'aurore approche ».

JEAN BiÈS : Votre course aux expériences, aux aventures, vous fait ressembler à un Rimbaud qui aurait réussi ce que l'autre n'avait qu'espéré. Mais pourquoi une telle course ?

SATPREM : Ma question lancinante, pendant des années, c'était : Qu'est-ce qui reste quand il n'y a plus rien ? Quand on a perdu tous ses trucs, tout son atavisme, toute son éducation, sa littérature et ses fanfares, qu'est-ce qui reste là-dessous? Quand il n'y a plus d'amis, plus de famille, plus de pays, qu'est-ce qui reste là-dedans ? Quelle est la chose qui est vraiment moi sans tout ce qu'on a ajouté dessus d'arrière-grands-pères en pères et d'écoles en écoles – sans livres, sans « je sais », sans recours. Là où c'est nu, vide, pur. Est-ce qu'il y a quel­que chose encore qui n'est plus l'addition de chromosomes et de curri­culum vitae ? -Ou rien du tout? C'était ma question. Et je me suis mis à l'épreuve d'une façon forcenée, si j'ose dire. Quand je suis parti dans la forêt vierge (une merveilleuse expérience), et que j'ai commencé à m'apercevoir que je devenais un bourgeois de la forêt vierge, j'ai plié bagage en huit jours et suis parti pour le Brésil, laissant derrière moi un monde que j'aimais tant. Quand tout l'argent et les mines de mica me sont venus au Brésil, avec un grand voilier qu'on m'offrait, une île merveilleuse, bref, le piège de la grande « réussite », j'ai tout laissé tomber et j'ai pris un ticket d'entrepont pour l'Afrique, sans un sou. Jamais je n'ai voulu m'arrêter nulle part, à aucune expérience, aucune réussite, aucune « réalisation » ; je voulais trouver l'absolument absolu. Ce qui est plein, et pour toujours.

J.B. : Cet absolument absolu, était-ce Dieu ?

S. : Je me fichais de « Dieu » ou de quoi que ce soit, j'étais aussi antireligieux que possible, mais je voulais le « ça » de mon être, qui est comme la suprême possibilité et la suprême aventure de l'homme. Qu'est-ce qu'un homme ? Qu'est-ce que ça peut? Vers quoi ça va? Quel est le mystère là-dedans, et s'il n'y a pas de mystère, alors, fichons cette vie en l'air !... J'ai vécu comme en sursis de suicide. Une

sorte de pari avec moi-même ou avec « quelque chose », dans moi-même, que je ne connaissais pas et qui était comme la clef de l'homme – sa clef matérielle, entendons bien; parce que le « spirituel », je m'en moquais tout à fait. Si « spirituel » il y avait, je voulais le toucher dans mon corps, dans ma vie de chaque seconde.

J.B. : Mère vous a donné la -clef?

S. : Oui, c'est elle, quand, au bout de toutes ces galipettes, je me suis trouvé acculé à la dernière et suprême aventure : « L'homme n'est pas encore, c'est une espèce à venir. » Ah ! comme j'ai compris Mère : « Ce n'est pas adorer qu'il faut, c'est devenir. C'est la paresse de deve­nir qui fait qu'on adore !... » Je voulais tellement trouver la clef de cette espèce misérable, ridicule, futile, et pourtant, si poignante. Voilà. J'ai promené mon feu jusqu'à ce qu'il m'amène à la porte de l'Autre Chose : l'aventure de l'espèce nouvelle qui est vraiment l'aventure de l'homme-pas-encore. Je me suis battu contre cet âshram pendant des années, parce que je croyais encore que c'était une espèce d'Église exotique, jusqu'au jour où Mère m'a démoli la « spiritualité » avec la matérialité », pour me faire toucher, découvrir ce que j'ai appelé le matérialisme divin », lequel n'a rien à voir avec nos deux extrêmes enfantins du pur « Esprit » et de la pure « Matière ». Nous ne connais­sons rien de l'un, ni de l'autre surtout. Nous connaîtrons et vivrons la matière vraiment lorsque nous aurons découvert ce qu'elle est vrai­ment, dans notre corps, c'est-à-dire quand nous serons vraiment sortis de la prison mentale du faux petit homme que nous sommes, pour émerger dans la matière directe, telle qu'elle est, sans revêtement men­tal et sans électronique de remplacement...

Je m'étonnais toujours, quand j'étais petit, que l'on ne puisse pas être immédiatement partout, être dans tous les corps et dans tous les lieux. J'étais perpétuellement en prison, et c'était cette prison que je voulais casser à tout prix par mes « expériences ». Alors, quand Mère m'a parlé « d'espèce nouvelle », et comment on y allait, et le mystère du chemin et de l'impossible cheminement, toutes les forêts vierges du monde et toutes les aventures du monde m'ont paru pâles et vaines devant cette aventure-là !... Mère, c'est la plus grande aventurière du monde. Je continue avec Elle. Voilà... C'est la seule aventure possible; sinon, tirons l'échelle !

Notez bien que ça ne m'intéresse pas pour moi : ça m'intéresse pour tous mes frères, parce que cette histoire humaine a assez douloureuse­ment duré. Ils ont trouvé des ondes longues, des ondes courtes, des microscopes, des télescopes... Si l'on trouvait l'homme vraiment? Et le pouvoir de l'homme ferait qu'il pourrait être sans tout cet attirail artificiel, voler sans avion, communiquer sans téléphone, voir partout sans télescope ni télévision, être partout et avoir la joie de tout ce qui est. La vraie vie, enfin. La vraie raison du pourquoi l'on est dans cette peau ; pas la raison « spirituelle », la raison matérielle. Et, au bout du compte, on s'apercevra peut-être que l'esprit, c'est la matière même. Il faut expérimenter. Il faut voir. Il n'y a rien à croire, il y a tout à voir. Alors, toutes nos histoires spiri­tualistes et matérialistes s'évanouiront comme les balbutiements d'un âge qui appartenait seulement au singe supérieur... Mère m'a fait sauter du passé de la terre et de l'anthropoïde nostalgique à l'avenir de la terre et à l'homme enfin doué de tous ses sens et d'un certain nombre d'autres, inconnus, qui feront apparaître, un peu plus tard, nos petits hommes men­taux tels des têtards dans leur bocal. Sans Mère, je me serais suicidé, un jour, dans la forêt vierge ; ou bien, je me serais noyé sur quelque cotre bre­ton, dans une de ces vieilles aventures qui n'inventent rien.

J.B. : Mère et Shri Aurobindo se sont voulus les pionniers d'un nouveau monde. Qu'est-ce que ce nouveau monde ? Quel travail accomplir pour le réaliser?

S. : Il faut partir du B-A, BA. Que faire –avec quoi? Avec la matière que nous sommes. Mère et Shri Aurobindo ne sont pas venus faire de la philo­sophie, n'est-ce pas, ils sont venus faire une œuvre dans la matière; ils sont venus trouver le passage vers ce qui sera la prochaine espèce... On ne va pas rester éternellement des « petits hommes », ni même des « grands hommes »... Tous nos moyens mentaux font faillite, on le voit bien... Or, l'évolution ne se déroule pas dans le mental, elle se déroule dans la matière.

J.B. : Mais qu'est-ce que cette matière?

S. : Les savants eux-mêmes ne le savent pas très bien. Nous sommes une matière revêtue de toutes sortes de couches minérales, végétales, ani­males, mentales surtout. La matière est quelque chose qui est caché là-dessous. Ce n'est pas ce que nous voyons ni ce que nos instruments peuvent voir, qui sont seulement le prolongement de notre propre intellect. La matière, c'est le grand mystère, c'est le premier et le dernier de tous les mystères... On peut dire, pour simplifier, que le travail de Mère et de Shri Aurobindo consiste, plutôt que de faire un trou dans la coque qui nous enferme, et partir dans la conscience soi-disant cosmique, lumineuse, libé rée (qui n'est libérée de rien du tout ; on nage là-haut, et puis, notre corps continue d'être ce qu'il était, il vieillit et il meurt, c'est toujours la même vieille bête qui est là), à chercher le chemin inverse : non plus monter mais descendre, descendre vers cette matière, c'est-à-dire, traverser toutes les couches de consciences et d'habitudes, qui revêtent ce quelque chose de primordial qui est la matière vraie. Ils ont trouvé toutes ces couches, et, tout au fond, une autre conscience, une conscience cellulaire.

J.B. : Soit, mais qu'est-ce que cette conscience cellulaire?

S. : C'est une conscience libre comme on est libre dans les libertés d'en haut, matériellement sans loi, sans maladie, sans mort... Un fantastique mystère ! Toutes les libertés de là-haut, on les retrouve dans la matière, quand elle est dépouillée de tous ses revêtements : une matière continue, ayant une communication immédiate avec tout. La mort, la maladie ne sont que le produit de tous les revêtements empilés sur cette matière. Au-dessous des lois implacables, des lois de notre mental, de notre cage, on découvre tout au fond la liberté de la matière, une conscience infiniment souple, qui peut se recréer à chaque instant, se transformer, quand elle veut, comme elle veut. Cela signifie que si cette conscience était réelle­ment dégagée dans un corps humain, elle pourrait transformer la matière de ce corps, la modeler, la doter de qualités et de pouvoirs insoupçonnés. C'est cela, la matière de l'espèce nouvelle... Le premier levier a toujours été dans la matière ; c'est elle qui doit opérer sa propre transformation, la matière pure, non recouverte de toutes les couches qui ont servi à l'enfer­mer, à la limiter, à l'individualiser, à la solidifier.

J.B. : Le travail consiste donc à retrouver la liberté de la matière dans un corps nouveau, qui serait élaboré parla conscience cellulaire ?

S. : Il s'agit de dégager cette conscience cellulaire; c'est là qu'est le miracle possible... C'est toute l'histoire de Mère et de Shri Aurobindo. Pas seulement un travail sur eux-mêmes, ce qui est encore une apparence ; car on s'imagine qu'on est séparé en individus bien distincts, alors que rien n9 est séparé, que tout communique... Ils se sont efforcés d'atteindre expé­rimentalement l'assise première, la matière première du monde en traver­sant toute la conscience terrestre. Ils ont taillé le chemin dans la conscience terrestre, pour arriver à cette conscience fondamentale ; ils ont brisé les couches... C'était un yoga impensable.

J.B. : Y a-t-il un résultat actuellement visible de leur travail ?

S. : Le résultat est parfaitement visible, n'est-ce pas ... Ils ont brisé toutes ces couches ... Et ça commence à se briser partout. On le voit bien... Toutes les vieilles structures s'effondrent et, partout, quelque chose d'autre se met à fuser, à jaillir par tous les pores de la terre. Il se passe des choses qu’on n'explique pas ; ça prend des allures extravagantes selon les consciences, selon les pays ; mais il y a partout quelque chose qui est en train de traverser la vieille croûte terrestre. C'est ce que nous sommes en train de vivre : pas seulement la démolition de l'ancien, mais quelque chose de très nouveau qui est en train de naître, une conscience nouvelle traversant les débris des vieilles structures. Cela se traduit par toutes sortes d'aberrations, des drogues, des Églises, des sectes... Mais une perception nouvelle essaie de frayer son chemin. Tout le monde attend autre chose, sous une forme ou sous une autre.

J.B. : Mais quelles sont les méthodes que nous avons à notre disposi­tion pour traverser les couches profondes de notre individu ?... Il doit exister un moyen pratique à utiliser quotidiennement ?

S. : La transparence...

J.B. : Comment atteindre cette transparence ?

S. : Il faut un feu de besoin, quelque part dans le coeur. Le besoin a tou­jours été la clé, partout et toujours. On ne devient que selon son besoin. Quand une espèce est en train de mourir, il faut un autre oxygène, quelque chose d'autre qui fera qu'elle survivra... Il s'agit d'un besoin d'être, besoin d'une réalité concrète au milieu de la ruée des choses, d'une per­manence légère au milieu de leur épaisseur, d'une lumière douce au milieu de l'obscurité... Ce besoin est un feu qui nettoie, purifie... Plus c'est purifié, plus ça devient limpide... Quand on est limpide au-dedans, tout est limpide au-dehors ; le chemin se déroule tout seul.

J.B. : Vous savez bien que l'Amour n'est pas aimé.

S. : On peut l'appeler l'Amour, ou de plusieurs autres façons. C'est quelque chose qui brule. Dès qu'on met des qualificatifs dessus, ça s'humanise, ça devient mental ou affectif, alors que c'est beaucoup plus essentiel que tout cela.

J.B. : C'est l'Amour au-delà du moi...

S. : Ou en plein dedans ; c'est le centre même ! C'est ce qui fait qu'on tient debout sur deux pattes !...

J.B. : Vous considérez que les différentes religions sont destinées, à plus ou moins longue échéance, à disparaître de la surface de la terre... Cela entre aussi dans le processus d'évolution ?

S. : Tout ce qui est essentiel est éternel; c'est ce qui est de l'essence de chaque être, de chaque groupe, de chaque nation, de chaque continent. Cela reste. Ce sont les formes qui meurent. Qu'elles soient chrétiennes, hindoues, marxistes, maoïstes, que sais-je ? Tout ce qui est vrai, essentiel, dans chacune de ces choses, reste. Les formes sont des moyens, des bâtons de route pour permettre aux hommes d'avancer. Ils se servent un temps d'un bâton, puis d'un autre. Ce sont des philo­sophies, des religions successives, pour avancer. Si l'on commence à faire un dieu du bâton de route, on se trompe. C'est un instrument pro­visoire pour arriver à ce qui est réel.

J.B. : Une question importante est celle du guru... S. : Le guru est dans le coeur de l'homme. J.B. : Il faut d'abord réussir à l'atteindre.

S. : Il faut le chercher, il faut en avoir besoin. C'est toujours la même chose : s'il n'y a pas de besoin, il n'y aura rien du tout.

J.B. : Vous pensez qu'on peut cheminer seul dans l'Occident actuel, tel qu'il est?

S. : Bien entendu ! On peut cheminer seul... Et d'abord, on n'est pas seul!

J.B. : On vous dira que l'occasion est rare de rencontrer un maître.

S. : E n'est pas nécessaire de rencontrer un maître, ni qui que ce soit. Il n'y a qu'à promener dans sa vie son besoin d'être, son feu d'être. Ce besoin, c'est le guru en personne, c'est le Divin au fond de soi, c'est la Lumière même au fond de soi-même. Qu'a-t-on besoin d'aller écouter la bonne parole de celui-ci ou de celui-là? Si l'on a l'occasion de ren­contrer des êtres ou des livres qui ont une puissance, une réalité pour nous, qui nous ouvrent une fenêtre un moment, c'est parfait. Mais pourquoi s'arrêter éternellement à une fenêtre particulière, à un homme particulier? Ces êtres et ces livres sont simplement des prétextes pour déclencher en nous l'aspiration vers le réel. Mais si ce feu n'est pas allumé dedans, vous pouvez déverser des tonnes de bonne parole, ça ne servira à rien. Vous pouvez amener des kilomètres de Christ, ça ne vous changera pas un homme. Il faut que quelque chose, dedans, ait besoin. Si la fleur pousse et s'épanouit, c'est qu'elle cherche le soleil; c'est aussi simple que ça. Si l'on cherche des billets de banque ou de la philosophie, on aura des billets de banque ou de la philosophie, etc' est tout. Mais si l'on a réellement besoin d'Être, au milieu de cette marée gluante de conscience obscurcie, alors, quelque chose s'allume dedans, et ça, c'est le Chemin.

J.B. : On comprend assez mal pourquoi Shri Aurobindo a considéré qu'il était bon qu'il se « retire » pour accélérer ce qu'il nomme l' « évolution nouvelle ». On pense au Christ disant : « Il est bon que je M'en aille... »

S. : Ce n'est pas exactement cela. Shri Aurobindo s'est retiré parce qu'il était physiquement tellement... envahi... Son travail véritable était constamment entravé par les mille et une choses de la vie quotidienne des disciples. Il a senti qu'il ferait davantage de travail en se retirant. B ne s'agit pas de faire une nouvelle espèce tout seul dans sa chambre, n'est-ce pas... À quoi ça sert s'il n'y a personne pour suivre, c'est-à-dire pour accepter le processus de purification et de transformation ? Et il n'y a pas beaucoup de gens prêts à accepter.

J.B. : Peut-on dire de cette « évolution nouvelle » qu'elle corres­pond, dans un langage moderne, adapté aux hommes d'aujourd'hui, à ce que l'Inde ancienne disait du Satya-Yuga, de l'Âge de Vérité, devant succéder à l'actuel Kali-Yuga, l'Age des Conflits ?

S. : D'une certaine façon, oui. L'humanité actuelle est manifeste­ment au bout d'un cycle, et le bout signifie le début d'autre chose. Mais dans la tradition hindoue, le Kali-Yuga s'achève sur une cata­strophe cosmique, et tout repart de zéro.

J.B. : Ne croyez-vous pas que le pralaya peut figurer sous la forme d'une guerre thermonucléaire, par exemple?

S. - Je ne suis pas prophète, mais je ne le crois pas. La puissance de destruction est toujours là, partout autour de nous ; mais il existe égale­ment une formidable puissance de construction. Mère et Shri Auro­bindo ne croient pas à la destruction, mais à la transformation. La des­truction, c'est simplement la démolition des vieilles structures pour que quelque chose d'autre puisse apparaître. Tout va dans le sens de l'évo­lution, rien n'est contre. Mais nous nous tromperions si nous pensions que le but de tout cela est un super-collectivisme meilleur, une super-religion meilleure, un super-humanisme meilleur.

J.B. : C'est ce que pensait Teilhard de Chardin.

S. : L'évolution, c'est l'évolution de la matière et de la conscience dans la matière. Erreur de croire que l'homme est le suprême échelon de l'évolution...

J.B. : Pourtant, l'idée d'évolution est controversée par un certain nombre de savants.

S. : Les controverses du têtard n'ont pas empêché la grenouille d'apparaître... Nous pouvons pousser tous les cris d'homme que nous voulons, cela n'empêchera pas la Nature de nous faire devenir autre chose, de donner la réponse. Elle est d'ailleurs en train de la donner d'une façon retentissante... Si un anthropoïde avait pu avoir une dis­cussion avec un pionnier de l'espèce humaine lui disant qu'il pouvait y iivoir autre chose que sa façon de faire des galipettes dans les arbres, l'anthropoïde lui aurait ri au nez. Tant pis pour lui ! Si les gens ne veulent pas comprendre, tant pis pour eux ! ça n'empêche pas les choses de se faire. On en a fini avec les philosophies. On a besoin de quelque chose de plus simplement réel, de quelque chose qui tienne. Il y a autre chose que l'homme que nous voyons, autre chose qui n'est pas pour dans des millénaires, qui est en train de se fabriquer, que nous le voulions ou non. Ce serait mieux si nous le comprenions.

J.B. : Shri Aurobindo parle du danger pour notre humanité d'être supplantée par une autre race, si l'homme actuel ne faisait pas le travail qui lui est demandé.

S. : Il le fera. Malgré tout... Tout ce qui ne va pas dans le sens évolu­tif se détruit lui-même toujours. Ceux qui n'ont d'autre but que la consommation et la matérialité descendante s'étranglent eux-mêmes, c'est tout; ils se détruisent. Il n'y a pas besoin de rétribution collec­tive ; la loi est automatique.

J.B. : Peut-on établir un parallélisme entre ce que Shi! Aurobindo appelle le Supramental et ce que la tradition chrétienne appelle le Saint Esprit?

S. : Mais d'abord, qu'est-ce que ce Saint Esprit? Tout ça se situe dans des nuages dorés, qui peuvent momentanément aider les hommes à progresser. Le Supramental, c'est la conscience qui est au coeur de la matière.

J.B. : On ne peut s'empêcher ici de penser à l'Évangile de Jean :

La Lumière était dans les ténèbres », et de rapprocher ce verset du

puits de miel sous le roc », dont parle le Rig-Véda.

S. : On peut certainement dire cela.

J.B. : Et la Jérusalem céleste survenant à la fin du cycle? L'Apoca­lypse parle à ce propos de « cieux nouveaux », et aussi d'une

« terre nouvelle »... On ne peut s'empêcher de mettre en regard ce verset, qui, en l'occurrence, n'a rien d'hétérodoxe, de l'Évangile de Thomas : «Le Royaume est en vous, et il est hors de vous. » De même, le Bhâgavata ­Purâna déclare : «Le Purusha, tel l'éther, réside à l'intérieur et à l'extérieur des êtres. »

S. : De tout temps et partout, des visionnaires ont pressenti et vu là-bas, au loin, des réalités de ce genre. Les rishi védiques aussi... C'est ce qui est en train de se préparer, une « terre nouvelle ». Mais pour qu'une terre nouvelle se fasse, il faut évidemment que la vieille terre change de peau. Nous assistons à cette mue.

J.B. : Dans quelle mesure peut-on aider les autres à cette trans­formation, s'ils le veulent ?

S. : Dans la mesure où l'on est soi-même. La seule façon d'aider les autres, c'est d'être soi-même quelque chose.

J.B. : Je suis assez surpris des hommages qu'on rend en Inde à la France. Ce pays semble tellement à l'opposé de la mentalité méta­physique ! Shri Aurobindo disait, peut-être en plaisantant, qu'il avait été français dans une existence antérieure.

S. : La France a toujours eu un esprit ouvert. Je ne dis pas ce qu'elle est maintenant, je dis ce qu'elle est dans son essence... La France est un pays généreux, un pays qui a semé beaucoup de grandes idées, qui est capable de révolutions essentielles ; très apte, en tout cas mentalement, à saisir le futur. Si la France comprenait ce sens de l'espèce nouvelle, elle pourrait faire beaucoup, au lieu de se perdre et de s'épuiser en de vaines controverses entre droite et gauche, philosophie de ceci et reli­gion de cela; si elle pouvait attraper le problème dans sa pure simpli­cité évolutive, voir qu'une prochaine espèce arrive, et commençait à se demander quel est le moyen, l'instrument de transition, qu'est-ce qu'on pourrait développer en l'homme, qui l'aide à faire cette transition.

J.B. : Aujourd'hui, les hommes politiques sont à peu près les seuls à détenir le pouvoir; tout passe par eux. Or, ils semblent bien peu inté­ressés, c'est le moins qu'on puisse dire, par cette question.

S. : Apparemment, ça a l'air d'être ainsi... Mais « politique », c'est encore un adjectif... Enlevez-leur la politique, ils restent des hommes comme partout – ou des absences d'hommes.

J.B. : Est-ce que, selon vous, la « pensée » d'Aurobindo se répand ailleurs qu'en Europe occidentale, par exemple, dans les pays de l'Est?

S. : Ce n'est pas une pensée, mais un phénomène. Oui, bien sûr, on a des preuves qu'il se répand dans les pays de l'Est et qu'il a des possibi­lités d'y voir le jour..., un jour ! Tout est en train de se démolir !... Vous pouvez aussi bien prendre l'expérience capitaliste que l'expérience marxiste ou post-marxiste, ou n'importe quelle autre, tout ça est en plein chaos et en pleine gestation.

J.B. : C'est même un extraordinaire spectacle, pour peu qu'on soit assez lucide. Mais en tant qu'acteurs, que faire personnellement, selon vous, pour atteindre le centre même ?

S. : Ça se cultive à chaque instant, n'est-ce pas... Quand on S'asphyxie, on cherche de l'air. Si la vie que vous menez, telle que vous la menez, vous semble respirable, plus ou moins agréable, il n'y a rien de spécial à faire. Mais si vous la trouvez asphyxiante, alors, vous commencez à chercher le moyen de respirer. Shri Aurobindo a passé quarante ans de sa vie à nous dire ce que nous devons faire, et com­ment procéder. Il a écrit des milliers de lettres sur la question !

J.B. : Il est certain qu'un peu partout, on cherche à voir clair dans une obscurité croissante.

S. : Dans un bocal bourbeux, on ne peut rien voir. B faut clarifier le milieu. Comprendre le sens, telle est la première opération. Tant qu'on est embrouillé dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses concep­tions, dans ses idéaux, dans tout l'embrouillement collectif, on ne peut pas voir clair.

J.B. : Le rôle de la psychologie, celle de Jung en particulier, qui s'est intéressé simultanément à l'alchimie et au taoïsme, se développe en Occident. Jung aussi parle de cette descente dans la matière.

S. : Ce sont des approches... Je ne les connais pas. Généralement, la psychanalyse est assez obscure. Plus on descend dans les abîmes, plus il faut une puissante lumière... Le feu du besoin est la seule force, le seul phare qui transperce les ténèbres. Ce qui est là à chaque minute, en dessous de ces philosophies, de ces politiques, de ces psychologies, ce qui vit en vous, quand vous montez un escalier, quand vous écrivez un poème, quand vous parlez ou ne parlez pas... C'est ça, le Chemin, c'est d'ÊTRE. Pas seulement être en méditation, les jambes croisées dans sa chambre, mais ÊTRE à chaque minute : une intensité de besoin, quelque chose qui ne se formule pas, mais qui est comme une base, un roc secret sur lequel on repose.

J.B. : Disons une pierre philosophale... Vous pensez qu'il ne fait aucun doute que Mère sera toujours vivante ?

S. : Certainement... Que savons-nous de la matière ? Presque rien. Nos organes des sens sont faux, nous vivons dans une formidable illu­sion... Que voyons-nous? À peine si une petite gamme de visibilité nous est ouverte,'une petite gamme de sons accessible. Nous sommes des sortes de chenilles en train de devenir papillons. La vision de la chenille n'est pas une vision totale et définitive. Dans telle autre vision, il est possible de voir mieux et autrement.


J.B. : Que faut-il entendre par cette usure de l'énergie, de la shakti intercellulaire, cause finale des maladies et de la mort ?

S. : Parce que nous sommes encroûtés, le courant ne passe pas. Tout notre corps est enfermé dans une espèce de prison faite de lois, d'habi­tudes implacables qui se sont emparées de nous dès notre naissance. Le courant circule un peu dans les premières années de notre jeunesse; puis, très vite, toutes sortes de lois médicales, physiques, philo­sophiques, mentales, produisent l'encroûtement : on se sclérose de plus en plus et l'on meurt. Si l'on nous laissait immortellement dans notre peau tels que nous sommes, nous continuerions à faire davantage de bébés, à avoir davantage de voitures, davantage de maisons secondaires, à développer encore notre consommation, et c'est tout. La Mère Nature est suffisamment sage pour casser cette petite forme ridi­cule, afin de nous diriger vers une autre forme, plus souple. Quand le courant circule librement, il n'y a plus de mort. Mais, pour cela, il faut parvenir à cette conscience cellulaire dégagée de toutes ces croûtes... En fait, il n'y a pas de mort, il y a un formidable courant qui circule partout, à travers tout. Quand il ne peut plus circuler à travers une forme, il se détourne, la forme meurt.

J.B. : Le fait que Mère et Shri Aurobindo se soient « retirés » ne prouve pas qu'ils soient morts. Prouve-t-il qu'eux-mêmes ne sont pas arrivés à la solution du problème ?...

S. : L'évolution n'est pas une chose individuelle, c'est une chose totale. Ce qu'ils voulaient, ce qu'ils veulent, c'est que toute l'espèce découvre sa vraie nature, qui est immortelle. Pas de miracle, qui nous esbroufe une heure ou deux, pas les feux d'artifice du surnaturel !... Le Réel doit se produire par la totalité de l'espèce, et non par quelques individus éblouissants qui laissent les autres tels qu'ils sont.

J.B. : Que l'expérience ait été interrompue – not ready – ne prouve pas que ce soit un échec ?

S.: Où est l'échec? Il n'y a jamais eu d'échec. L'évolution avance toujours, par le bien, par le mal, par le oui, par le non, de toutes les façons possibles. L'échec, il est dans notre esprit.

J.B. : Je sais qu'en 1944 Shri Aurobindo souhaitait avoir deux cent cinquante lecteurs français pour sa revue, L'Arya; aujourd'hui, il en a beaucoup plus ; mais cela ne veut pas dire que ces lecteurs soient des « êtres gnostiques » ! ...

S. : L'être gnostique, nous le fabriquerons doucement, douloureuse­ment, à travers l'aberration de notre conscience mentale. Mais tant qu'on n'est pas arrivé au bout des vieux moyens, le nouveau moyen ne peut pas sortir, il est bloqué. Jusqu'à ce que nous ayons cessé de croire en nos équations, en nos machines, en nos brillantes intelligences ; ou jusqu'à ce que la Nature en ait assez, et donne un petit coup pour arrê­ter cette prétentieuse mécanique. Eh bien ! on peut collaborer, agir avec compréhension. On est en train d'étouffer les hommes justement pour les décider à ouvrir une lucarne dans la forteresse.

J.B. : Mère et Shri Aurobindo prévoyaient au moins trois siècles avant l'avènement de la nouvelle conscience ?

S. : L'espèce nouvelle n'apparaîtra pas tout d'un coup... Il s'agit d'une perception nouvelle, d'une conscience qui transformera sa matière. Il faut faire le premier pas... On ne va pas faire un autre homme avec la conscience d'un métaphysicien mental de notre vieille espèce.

J.B. : Ne croyez-vous pas que les premiers êtres gnostiques risque­raient fort d'être purement et simplement supprimés par la masse des individus, par les puissances en place qui craindraient d'être dépas­sées ?

S. : Il y a toujours cet antagonisme entre une certaine lumière et une certaine obscurité. Mais c'est toute l'espèce qui deviendra la nouvelle espèce. Ceux qui ne veulent pas suivre le courant se détruisent eux-mêmes. Tout ce qui aspire, tout ce qui tend vers, tout ce qui est en mouvement va vers cela... « Toutes les difficultés sont des grâces », disait Mère. Il faut prendre les obstacles d'une façon positive. Si on les prend d'une façon négative en disant : « Oh ! comme c'est difficile 1... Oh ! comme ils sont méchants », etc., on pousse beaucoup de « oh ! » et l'on n'arrive à rien. Mais si l'on dit : « Tiens ! ça, c'est un défi pour que j'aie la force suffisante de faire un pas de plus », alors, l'obstacle

se défonce. En ce moment, nous avons l'obstacle d'une civilisation folle qui nous étrangle. On peut passer son temps à le déplorer, maison peut dire aussi : «E faut puiser dans cette aberration même le pouvoir d'aller plus loin... » Tous les obstacles sont des leviers.

J.B. : N'en arrive-t-on pas à dire : « Bienheureuse souffrance » ?

S. : La souffrance est un état de mensonge. Quand on est vraiment, il n'y a pas de souffrance. La souffrance est un moyen pour nous obliger à devenir autre chose. Sinon, nous resterions irrémédiablement encroû­tés dans notre petit bonheur d'hominien.

J.B. : Et la réduction de l'ego, en attendant sa suppression?

S. : Je ne comprends jamais les problèmes d'une façon négative. Ce n'est pas en luttant contre l'ego, en luttant contre ceci ou cela, qu'on résout les problèmes ; c'est en développant le côté positif en soi-même. Cela dissout l'ego, dissout les obstacles; ça fait le travail tout seul. Avec quoi voulez-vous empoigner l'ego, sinon avec l'ego?...

J.B. : La réduction de l'ego n'est donc qu'une conséquence?

S.: Plus vous développez ce qui est vraiment vous-même, plus la lumière se fera et le chemin s'ouvrira... Tout est bien simple, au fond. Il faut toujours aller à la simplicité des choses. La vérité est simple.

J.B.: Et Auroville', dans tout cela? On n'en voit guère le déve­loppement ?

S. : Auroville est un essai, un laboratoire où l'on tente consciemment de trouver le passage pour une nouvelle espèce. Il y a là un noyau d'êtres qui, autant que je sache, essaient sincèrement de comprendre et de vivre le chemin de Mère et de Shri Aurobindo. Ils ont beaucoup de difficultés, bien sûr, de ces difficultés qui les aident à croître. Il ne s'agit pas de bâtir une ville, il s'agit de bâtir des hommes, ce quelque chose qui fera de nous des êtres réellement pleins.

J.B. : Une dernière question. Vous êtes arrivé à Pondichéry en 1946. Quelle impression vous a fait alors Shri Aurobindo ?

S. : E y a des regards qui vous changent pour toujours... Il y a des regards qui ouvrent les portes...



LA REVOLTE DE LA TERRE

LA RÉVOLTE DE LA TERRE


LA RÉVOLTE DE LA TERRE

PERSONNE n'avait-il donc trouvé la clef ? Tout de même, il y a eu Socrate :

« Connais-toi toi-même. »

Ils ont assassiné Socrate.

Tout de même, il y a eu Prométhée qui voulait apporter le Feu divin aux hommes. Un mythe ?

Symboliquement, on pourrait dire qu'en l'an 399 avant Jésus-Christ, le jour de la ciguë de Socrate, l'Occident a pris un tournant fatal. Ce jour-là, nous nous éloignions irrémédiablement

de la clef. De cet îlot de Beauté et de grâce, qui avait pris pour devise To kalon to epieikes,

« ce qui est beau est vrai », nous allions être pris lentement par la barbarie romaine dont le cri résonne encore maintenant à travers nos cinq continents : panem et circenses, « du pain et du cirque », puis, plus lentement encore mais plus insidieusement, par une Église tentaculaire qui se voulait l'inverse de la brutalité romaine mais aboutissait tout de même à quelques bûchers terribles et nous enfermait dans une connais­sance toute faite et commandée par Dieu, dont la seule issue possible était la révolte matéria­liste, et la plongée dans une certaine crasse humaine.

Cette crasse, nous n'arrivons pas à en sortir, en dépit de nos triomphes... abrutissants.

Nous avons davantage de « pain », peut-être, mais du « cirque » en quantité, télévisé et radiodiffusé, qui semble propager le meurtre et la violence comme si elle éclatait partout, de notre peau même de ce corps animal inconnu dont nous croyons avoir répertorié toutes les lois et verrouillé le moindre atome comme une tombe dans notre nouvelle Église scientifique. Mais c'est une prison et ses mira­cles sont cruels. C'est une Bastille plus suffocante que celle des Capétiens ou de l'Inquisi­tion. Nos meurtres et nos violences, nos dro­gues, nos virus, sont un cri de la Terre, une ultime révolte contre nous-mêmes, faute d'avoir trouvé notre sens, comme la révolte matérialiste l'était contre la prison ecclésiasti­que, mais plus radicalement encore et jusqu'au fond de nos cellules.

Après le Moyen Âge religieux et scientifi­que, y aura-t-il l'Âge de la Brute, tout simple­ment ? Il ne faut pas se tromper, nous ne sommes pas à la fin d'une « civilisation », comme, un jour, nous étions à la fin de l'Empire Romain : nous sommes à la fin de l'Empire Humain, tout simplement.

Mais l'Homme a-t-il jamais été ? L'Homme n’est peut-être pas encore ? Il lui manque la clef de son secret physique, évolutif, qui le délivre­rait à tout jamais de ses diables et de ses dieux — et de sa prison mortelle. Une évolution ne peut pas s'arrêter jusqu'à ce qu'elle ait trouvé tout son secret : c'est dans la semence même, dans nos cellules mêmes, qui sont peut-être faites d'autre chose que de ce grimaçant acide désoxyribonucléique, dont nos Sorciers se tar­guent. Et les convulsions mêmes de notre âge sont peut-être faites pour nous obliger au Secret.

Il y a d'étranges conjonctions, parfois, dans l'histoire, comme dans les planètes, qui nous font saisir de grandes courbes du devenir humain — et ses impasses.

Lorsque Socrate est né, le Bouddha, à quel­ques années près, venait d'entrer dans le Nir­vâna et Eschyle était en train de composer son Prométhée. Trois grandes semences humaines dont la dernière reste mystérieuse et inconnue. Presque en même temps.

On pourrait dire aussi qu'avec le Nirvâna du Bouddha, l'Asie a pris un tournant... que l'on ne pourrait appeler « fatal » comme celui de l'Occident parce qu'il était doux et bon et compatissant, parce que, déjà, il enjoignait ces « insensés », comme disait le Bouddha, de trouver leur sens et leur réalité. Mais cette « réalité » projetait l'Asie dans une courbe sans issue, du moins terrestre, puisqu'elle nous renvoyait à un néant dont nous n'aurions jamais dû sortir, sauf par quelque aberration, dont nous ne saurions dire si elle est de Dieu, du Diable ou de notre fabrication.

Mais bientôt notre science matérialiste allait niveler tout cela, égaliser l'Est et l'Ouest dans un même bain bourbeux et utilitaire qui couvre désormais tous nos continents.

Certes, on peut encore se livrer à de bonnes méditations en chambre et à des « libérations » individuelles — rien n'empêche, et c'est rafraî­chissant au milieu de notre monde désordonné —, mais la Terre reste enchaînée, comme Prométhée sur son Caucase, et l'osmose bour­beuse ne laissera bientôt plus une conscience debout. Parce qu'il ne faut pas se tromper non plus : l'îlot de Beauté ne survit jamais à une Barbarie environnante — pas plus le Tibet qu'Athènes.

Et cela gagne, n'est-ce pas : nous sommes déjà aujourd'hui plus de cinq milliards. C'est un peu effrayant.

Reste Prométhée.

Mais cette semence est encore à l'état de mythe ou de poésie, c'est un indice illumina­teur sur une piste très brouillée et complète­ment intellectualisée, et nous avons besoin d'un chemin concret, d'un secret concret, d'un levier évolutif qui nous fera faire le pas, en dehors d'une nouvelle période glaciaire ou d'une Apo­calypse — qui ne changeront rien parce qu'il faudra tout recommencer jusqu'à ce que nous soyons arrivés au secret de nos cellules. Il n'y a rien de plus implacable qu'une cellule, c'est l'obstination même et les milliards d'années ne comptent pas.

Pourquoi pas maintenant ? Justement parce que nous avons frappé à toutes les fausses portes possibles.

Le Feu...

Prométhée voulait apporter le Feu divin aux hommes. Et où aller le chercher puisque tous les secrets de l'Inde nous renvoient à la Trans­cendance ?

Pas tous.

Longtemps avant les Grecs, fort longtemps avant le Bouddha et les Oupanishads, et peut- être même avant la première dynastie égyp­tienne, quelque trois ou cinq mille ans avant notre jeune Christ, sur les sommets de l'Hima­laya, il y avait d'étranges chantres, que l'on appelait rishis, qui ont laissé leurs hymnes et leur secret aussi intacts que ceux des hypogées et des fresques de Thèbes, puisqu'on les répé­tait et les répétait, de père en fils et de maître en disciple, en respectant la moindre intonation comme il se doit de toutes les formules sacrées et de ces hymnes, que l'on appelait Veda, il est resté un certain Rig-Veda, consacré au Feu divin, Agni, et déchiffré par Sri Aurobindo, comme les hiéroglyphes par Champollion. Mais « déchiffré », non pas à l'aide de quelque « pierre de Rosette », ni même à l'aide de quelque connaissance supérieure : déchiffré et retrouvé par l'expérience même du corps et des cellules de Sri Aurobindo — « Ah ! c'est ça ». C'est ça, le sens ! Les cellules reconnais­sent. On peut penser tout ce que l'on veut, mais le corps a sa manière de reconnaître sa mère.

Ô Feu, tu es le fils du ciel

par le corps de la terre...

0 Feu, tu es le fils des eaux, le fils des forêts, même dans la pierre tu es là pour l'homme.

Rig-Veda, 111.25.1 et 1.70.2.

Il y a un secret là. Et ceci :

Nos pères, par leur cri, brisèrent les places

fortes et réfractaires ; par leur cri, ils mirent en

[pièces le roc

de la montagne, ils firent en nous un passage...

et découvrirent le Jour et le monde solaire.

Rig-Veda, 1.71

A LA RECHERCHE DU GRAND PASSAGE

LA VIE ET LA MORT


DANS quelle direction chercher ?

Jusqu'à présent, la « direction » était toute faite pour nous, ou les espèces qui nous ont précédés : la Nature nous précipitait dans les conditions voulues et il n'y avait rien à chercher — c'est le corps qui « cherchait » et se débat­tait comme il pouvait au milieu d'un tremble­ment de terre, une inondation, une sécheresse, un bouleversement de nos moyens nourriciers ou respiratoires, ou quelque astéroïde qui venait nous enfouir sous une période glaciaire.

Mais dans tous les cas, c'est le corps qui cherchait.

Aujourd'hui aussi, c'est le corps qui cherche, mais d'une autre façon parce qu'il est complètement enfoui, non plus sous une période glaciaire, mais sous une période technique et scientifique et médicale qui l'étrangle complè­tement et le prive de ses propres moyens — on pourrait dire : de sa propre connaissance de lui-même. Mais il se pourrait bien aussi que cette période de sorcellerie, ou de faussaires plutôt — c'est le temps des faussaires et des truqueurs —, fasse partie des moyens de la nature et nous étouffe d'une façon assez hideuse pour nous obliger, ou obliger quelques asphyxiés spéciaux (!), à trouver la clef évolu­tive. La vraie. Celle du début de toute cette histoire. Il n'a jamais fallu beaucoup de « monde » pour faire le nouveau pas d'une espèce : il suffit d'une faille dans la vieille cuirasse accoutumée — quelques-uns passent et c'est un autre monde.

Une faille, un défaut justement. Tant que cela roule et marche ou vole ou nage dans le même bain, on « améliore » le bain et les conditions du bain, mais on est déjà une espèce stationnaire ou en voie de régression — ou de destruction spontanée, comme l'annonce notre virus anti-humain.

Et Dieu sait que notre période dite humaine est pleine de défauts ! que notre science et nos religions essayent de calfater tant qu'elles peu­vent, mais notre navire est en perdition, plus nous voulons améliorer nos conditions, plus elles nous alourdissent ; plus nous voulons recti­fier nos erreurs, plus elles renforcent la prison ; plus c'est « merveilleux », plus c'est dégoûtant.

Il ne s'agit pas d'améliorer ce « bain »-là.

Et alors, où chercher ? Comment chercher dans... quelque chose qui n'existe pas encore ?

Si le poisson avait eu l' « idée » de chercher, peut-être aurait-il passé le nez en dehors de ses eaux, mais il aurait tout de suite vu ou compris dans ses branchies que c'était la mort. Pour chaque espèce, le passage à « autre chose » est une sorte de pas dans la mort — ça n'existe pas, et il faut que ça existe !

Alors, peut-être, la mort fait-elle partie des conditions à explorer. C'est par là qu'il faut passer le nez, et si possible tout le corps.

Mais que savons-nous de la mort ? Rien justement, sauf ce que nous en disent les savants et les sorciers et les prêtres du vieux bain, qui sont seulement les pontifes de la

vieille Prison, ou plutôt les gardiens de la vieille Prison, et qui vous déclarent péremptoirement qu'en dehors de ces barreaux scientifiques et médicaux c'est la « mort » — c'est simplement la mort de leur science, c'est tout. C'est simple­ment les conditions de leur vie dans la prison, c'est tout. Le pape des poissons n'aurait pas parlé autrement.

Et nous nous trompons complètement parce que nous considérons la mort comme une sorte de cadavre qui eu la malchance de ne pas suivre la prescription médicale ou d'être passé par hasard sous les roues d'un camion.

Et puis, de l'autre côté des barreaux, c'est le ciel, ou l'enfer, selon les vertus ou les péchés du vieux bain. Ou c'est « rien » ; mais depuis le temps qu'il y a eu de ces « rien » à mourir, il s'est tout de même produit des espèces nom­breuses.

Mais s'il y avait autre chose de l'autre côté de nos barreaux ? S'il y avait un autre Soleil ? comme celui des petits amphibies sur le sable.

Et comment passer de l'autre côté tout en restant vivant ?... Tout de même, à chaque passage évolutif, il y a eu une sorte de mourant qui est resté vivant. Un premier mutant qui trotte, rampe ou se tortille.

Chaque passage passe par la mort, ou une mort.

Chaque mort s'ouvre sur une nouvelle forme de vie.

Les rishis védiques parlaient du « grand passage », mahas patah.

C'est peut-être bien la première direction dans laquelle il faut chercher — mais « cher­cher », non pas avec les moyens des faussaires, non pas avec des microscopes et des éprou­vettes et des théories : chercher dans son propre corps.

Chercher la mort ? dans son propre corps ?

Et est-elle, en dehors de nos catalogues médicaux ? En quel lieu du corps se cache-t-elle?... Si l'on veut se battre avec un ennemi, il faut bien l'attraper quelque part, par quelque pan ou pli ou défaut de sa cotte de mailles.

Il n'y a pas à « chercher la mort » : elle est toute là. C'est la plus présente et la plus invisible des choses.

Les grandes découvertes sont tout à fait simples, et complètement incompréhensibles parce qu'elles contredisent une évidence si fondamentale, enfin si « naturelle » que... cela ne correspond à rien dans la conscience.

Si l'on avait dit au paysan du Moyen Âge « La Terre est ronde », il aurait ouvert des yeux ronds, se serait gratté la tête et aurait dit : « Aah ! p' têt' ben qu'oui ! Mais mon champ reste plat. Et dans tous les cas, ronde ou carrée, on marche dessus, c'est le principal. »

J'ai passé quelque vingt ans près de Mère, et il y a une sorte d'énormité que je n'avais jamais comprise, comme le paysan du Moyen Âge. Un jour, comme je faisais quelque réflexion à Mère, Elle s'est exclamée : « Mais c'est mon expérience constante que la vie et la mort c'est la même chose ! »

J'avais cru comprendre que l'état qu'on appelle « vie » et l'état qu'on appelle « mort » (de l'autre côté d'une certaine tombe et d'une certaine terre ronde), c'était la même chose : il y a une vie après la mort, et cette vie-là est aussi vivante que la nôtre. C'est bien entendu ! et il faut être tout à fait primitif pour ne pas le savoir, mais c'est une autre histoire. Mais ce n'est pas cela que Mère voulait dire ! Elle voulait dire... que notre vie est la mort même : il n'y a pas « de l'autre côté », on est en plein dedans ! Ou, pour dire les choses autrement :

on est du mauvais côté et la vie n'est pas encore.

Pour l'être que j'étais il y a quinze ou vingt ans, c'était incompréhensible. Mon champ res­tait plat. Et pour les êtres complètement intel­lectualisés que nous sommes, c'est une sorte de jeu de l'esprit, une jonglerie de mots : on prend le blanc et on dit « c'est noir ». Ou on prend le noir de notre vie et on dit « c'est blanc ». Et qu'est-ce que cela change ?

Mais ça change tout !

On ne peut pas comprendre cette découverte fondamentale (et comprendre n'est rien si cela ne devient pas un moyen d'action) à moins de se dévêtir de l'intellect et d'être à l'état de corps pur et simple, ou à l'état d'animal fonda­mental que nous sommes sous nos vêtements divers ; c'est-à-dire un état physique que nous ne connaissons pas du tout, et qui, pourtant, contient notre secret. Si un animal quelconque, un poisson par exemple, pouvait sentir que son état est mortel, comme Mère sentait que son état était mortel, cela voudrait dire qu'il con­naît déjà un autre état que, précisément, il respire comme la vie. C'est par rapport à cet état nouveau qu'il pourrait dire : « Je suis ou j'étais dans la mort. Ma vie aquatique est un état de mort par rapport à cet autre Soleil. »

Mais ce que voulait dire Mère — et je l'ai compris seulement après, quand je me suis mis moi-même à l'œuvre, lorsque j'ai touché un peu la matière nue, le corps dénudé de ses artifices et même de ses atavismes, parce que, ne nous y trompons pas, même un bébé naît tout revêtu —, ce que Mère voulait dire est encore plus fondamental ou radical que cela ! Ce n'est pas seulement la vie d'une espèce donnée qui est une mort par rapport à la prochaine vie d'une autre espèce, comme la mort du poisson est la vie du petit lézard qui trotte au soleil — non ! pas du tout.

C'est toute la vie, tout ce que nous appelons « vie » depuis les premières algues bleues du Groenland ou les premières annélides — enfin ce que nous appelons la première vie sur la Terre —, qui est un état de mort. La vie n'est jamais née ! Elle n'est pas encore. Depuis l'aube de l'existence sur la Terre, la mort nous a saisis et elle nous dévore insatiablement d'une espèce à l'autre — c'est-la-mort-qui-vit.

« Mais ma Terre reste plate », dira le paysan intellectuel que nous sommes.

Laissons les paysans scientifiques à leur igno­rance, mais pour nous, pour ceux qui cher­chent, pour ceux qui asphyxient et marchent mal sur cette Terre ronde, c'est une clef colossale.

Il y a quelque chose de physique — Mère était parfaitement physique et dotée de quatre-vingt-quinze ans d'expérience humaine —, quelque chose de physique, dans un corps de notre espèce animale, qui est l'aube de la première Vie sur la Terre et que Mère connais­sait, et que j'ai appris à connaître après. Quelque chose que nous ne connaissons pas du tout et qu'aucune espèce n'a jamais connu, et qui va révolutionner la Terre — changer la face de la Terre. Sri Aurobindo disait bien : « Une révolte contre la Nature universelle tout entière. »

Nous sommes dans un certain camp de concentration terrestre invisible, et dans ce camp de concentration (très vivant pour nous), nous observons un certain phénomène que nous appelons « mort », et nous disons : c'est le typhus, c'est l'épuisement, c'est la méchan­ceté de ce vilain voisin, ou c'est un accident d'automobile, ou c'est le cœur, le foie, le cancer et un certain âge, et que sais-je. Mais ce n'est pas vrai ! Ce ne sont pas les maladies, l'âge ni nos données physiologiques qui font la mort : ce sont les MURS du camp de concentration qui font la mort de tout ce qui est à l'intérieur des murs.

Mais ça change tout ! Cela change tous nos moyens d'action. Ce ne sont pas trente-six mille sortes de pénicilline à inventer ni trente-six mille ailes supersoniques ni nos innombra­bles « trucs » pour pallier notre infirmité radi­cale : il faut guérir des MURS. Et tout est guéri. Il faut sortir du Camp, et c'est la Vie... libre.

Le salut est physique, disait Mère.

Nous sommes dans un certain donjon noir, invisible de nous et universel, et dans ce donjon nous allons comme d'habitude, c'est notre jour et notre vie, et nous faisons toutes sortes de découvertes « merveilleuses », nous avons même vu tout l'univers... à travers les murs de notre donjon, et nous nous sommes servis des ingrédients du donjon pour fabriquer des « miracles », atomiques et électroniques et médicaux, et que veut-on, nous pouvons même voler dans les airs du donjon et nous livrer à quelques tripotages génétiques pour améliorer notre espèce nocturne — et puis le donjon s'écroule.

Et c'est autre chose. Complètement autre chose.

Nous n'étions jamais nés, nous n'avions jamais été des « hommes » — nous étions seulement des nyctalopes, comme les axolotls dans les lacs souterrains du Mexique. Nous n'avions jamais vu le jour, nous n'avions jamais vu la vie, nous étions des morts vivants.

Et nos murs s'écroulent.

Et c'est une autre Terre.

Et ce sont « d'autres cieux », comme l'avait vu Jean de Patmos.

Et c'est le Jour, comme l'avaient vu les rishis védiques il y a cinq ou sept mille ans :

Ils mirent en pièces le roc de la montagne

par leur cri... Ils firent un passage en nous.

Ils découvrirent le Jour et le monde solaire...

La montagne féconde s'ouvrit en deux [notre

matière, notre donjon]

La naissance suprême est sortie.

Le ciel s'est accompli .

Rig-Veda, 1.71, V.45.

Littéralement le Veda ne dit pas la montagne « féconde », mais la montagne « enceinte », comme une femme est enceinte.

Ô Voyants,

Tissez l’œuvre inviolable,

DEVENEZ L’ETRE HUMAIN,

Créez la race divine,

Aiguisez les lances lumineuses

Pour tailler le chemin

Vers cela qui est immortel.

Rig-Veda, X.53 sqq.